carte blanche

Le business reste prioritaire dans les relations UE-Russie

Au-delà des différences et des tensions, il est évident qu’aujourd’hui les affaires priment.

Par Stéphanie Heng et Alban de la Soudière
La première est politologue et experte en communication;
le second est ingénieur en chef de l'armement (en retraite) et fonctionnaire international

L’Union européenne (UE) a bénéficié d’une image relativement positive auprès de l’opinion russe au début des années 1990, mais ce n’est désormais plus le cas. Différentes raisons peuvent expliquer ce constat, et notamment une relative confusion avec l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) du fait de l’entrée de plusieurs pays d’Europe centrale et orientale dans les deux organisations ces deux dernières décennies, et une perception en Russie de se retrouver d’une certaine manière partiellement encerclée par l’OTAN.

Où en sont les relations entre la fédération de Russie et l’UE et quelles sont les perspectives de développement?

Afin de mieux comprendre l’état des relations entre l’UE et la Russie, il est intéressant de revenir sur les points forts de la politique extérieure russe de ces dernières années: à la suite de la dislocation de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et de la création de la Communauté des États Indépendants (CEI) en 1991, force était de constater un souhait fort de la Russie de continuer d’être reconnue et surtout prise au sérieux sur la scène internationale. Si, aujourd’hui, la situation économique apparaît dégradée par les sanctions et parfois par les variations des cours du pétrole, la Russie a les moyens nécessaires pour durer et le met clairement en exergue.

L’exemple syrien

©EPA

Le rôle qu’a pris la Russie en Syrie est un exemple édifiant. La Russie a montré qu’elle dispose de capacités militaires, y compris d’attaque à longue distance (missiles de croisière utilisés depuis la Russie vers la Syrie au début de leur intervention) et de projection de forces dans la durée (base navale et base aérienne "massives" au nord-ouest de la Syrie). L’efficacité militaire résultante a très largement contribué à maintenir Assad au pouvoir, certes grâce à des "règles d’engagement" nettement plus souples que celles que les pays occidentaux s’auto-imposent.

La Russie refuse par ailleurs que d’autres États ou organisations internationales ne touchent à son "pré carré", notamment la Géorgie et l’Ukraine.

©AFP

En ce qui concerne l’Ukraine, il s’agit incontestablement d’un sujet très vaste, mais deux points nécessitent d’être clarifiés ici: d’une part, la Crimée est historiquement russe et le référendum de 2016, bien qu’inconstitutionnel, n’a pas dû avoir besoin de fraude particulière pour donner une large majorité pro-russe; d’autre part, l’est de l’Ukraine est russe linguistiquement et pro-russe culturellement.

Le droit international (souveraineté des pays reconnus par l’ONU) et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne sont pas toujours très compatibles. Ces nuances ne justifient évidemment en rien les autres violations des règles internationales dont la Russie est fortement soupçonnée dans la région.

Un constat évident: la Russie est plus grande que l’UE, et cela tant en termes de surface que de ressources naturelles. Sa population équivaut à presque un tiers de celle de l’UE. La Russie est relativement riche, avec un PIB comparable à celui des grands ou moyens pays de l’UE en valeur absolue (entre l’Espagne et l’Italie), mais un PIB par habitant davantage comparable à celui des derniers entrants nettement plus pauvres.

Selon des données du Fonds monétaire international (FMI) de 2017, le PIB par habitant (en dollars internationaux) en Russie était de 27.900, donc pas loin des 24.000 pour la Roumanie et des quelque 21.500 pour la Bulgarie.

Force est de constater aujourd’hui que les pays ex-membres du Pacte de Varsovie ou de l’Union Soviétique (notamment les pays baltes), ayant subi des années d’oppression, ont évidemment une position "défensive" et peu coopérative face à la Russie. Ce constat s’accompagne naturellement de nuances internes pour les pays baltes dans lesquels vit une minorité russe parfois significative.

Intérêts économiques

La Russie fascine encore dans bien des milieux intellectuels de tous bords politiques en Europe occidentale.

D’un autre côté, la Russie fascine encore dans bien des milieux intellectuels de tous bords politiques en Europe occidentale, notamment en France, en Italie ou au Royaume-Uni. Le pays est géographiquement plutôt en Asie, mais sa population, son histoire et sa culture sont principalement en Europe. Cette proximité culturelle et une certaine admiration peuvent amener à sous-estimer les divergences avec nos valeurs occidentales, et cela notamment dans le domaine des droits de l’homme, surtout si des intérêts économiques aident à détourner le regard.

En effet, au-delà des différences et des tensions, il est évident qu’aujourd’hui les affaires priment. Citons l’exemple significatif du projet de gazoduc Nord Stream 2, qui doit acheminer 55 milliards de mètres cubes de gaz par an de la Russie jusqu’en Allemagne, et qui a récemment suscité la colère du président américain, pourtant un expert en "business is business".

Autres exemples: l’enthousiasme voire la complaisance chypriote à attirer les placements russes ces dernières années. De la même manière, les stations huppées de la riviera et des Alpes françaises et italiennes accueillent de nombreux clients russes, profitant ainsi aux restaurants, aux hôtels de luxe mais également au marché immobilier. Business is business.

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