carte blanche

Les deux grands fossés qui séparent les Etats-Unis de l'Europe

Octobre 2018 fut le pire mois boursier de ces dix dernières années. Et les responsables de cette correction sont légion. La guerre commerciale lancée par Trump, la hausse des taux et la fin progressive des rachats de titres par les banques centrales, sans oublier la surévaluation d’actifs risqués, n’en sont que quelques-uns. Les deux Grands Fossés qui séparent les États-Unis et l’Europe peuvent nous aider à comprendre ce qui nous attend.

Par Geert Noels
Econopolis

Les corrections boursières font beaucoup parler d’elles, en particulier lorsqu’elles ont lieu en octobre. Comme Mark Twain l’a déjà souligné, octobre est un mois dangereux pour les Bourses, comme tous les autres mois. Mais il faut bien reconnaître que quelque chose est en train de se passer.

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Depuis le début de l’année, des grains de sable ont contaminé les rouages de l’économie. C’est en premier lieu la faute du président Trump et de sa guerre commerciale, en particulier avec la Chine.

Les marchés émergents et quelques secteurs particulièrement visés comme l’automobile (et toutes les activités connexes) se sont retrouvés sous pression. Depuis le début de l’année, les actions européennes ont perdu 10%, les actions belges 15% et les américaines stagnent.

Mais ce qui est préoccupant, c’est que les actions européennes n’ont pratiquement rien rapporté au cours des cinq dernières années, une période que l’on peut tout de même qualifier de positive, et où la Banque Centrale Européenne a "racheté tous les problèmes" et encouragé les actifs risqués.

Et si vous n’engrangez rien – ou si peu – au cours d’une telle période, c’est qu’il y a forcément un problème, d’autant que la Bourse américaine a augmenté de 50% dans le même laps de temps.

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Le fossé qui sépare les États-Unis et l’Europe est encore plus profond si on se limite aux dix dernières années. Cette différence s’explique par deux facteurs interconnectés.

Tout d’abord, les entreprises américaines ont affiché une meilleure croissance des bénéfices que leurs consœurs européennes, ce qui explique près de 80% des différences de résultats. La Bourse américaine est donc trop chère, sauf si l’augmentation des bénéfices continue à gagner du terrain par rapport au vieux continent.

Deuxièmement, les États-Unis disposent d’un secteur technologique surdéveloppé, et l’Europe d’un secteur bancaire surdéveloppé. Le premier affiche une forte hausse de ses résultats, tandis que chez le second, c’est le contraire. Ceci explique le premier facteur: la boucle est bouclée.

En résumé: après la crise, l’économie et la Bourse américaine ont été sauvées par la dynamique créée par le secteur technologique (et quelques mégas entreprises).

L’Europe a été freinée par les problèmes (non résolus) du secteur financier: trop de dettes, de trop grandes banques, trop de dépenses publiques, trop peu d’innovation et de "disruption".

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Le deuxième "grand fossé" touche le cœur du problème. Ces cinq dernières années, les taux sont restés artificiellement bas suite à la déclaration de Draghi "Whatever it takes". Malgré tout, cette politique n’a pas réussi à relancer l’économie. Par contre, elle a permis aux gouvernements de reporter les réformes pourtant bien nécessaires.

La BCE a racheté des dettes à hauteur de 40% du PIB sans aucun résultat, si ce n’est un gigantesque "moral hazard". Ces trois dernières années, la BCE était le seul acheteur des obligations italiennes, les Italiens étant des "happy sellers".

Maintenant que les perspectives de croissance ont été revues (à la baisse) et que les marchés financiers montrent de la nervosité, il faut s’attendre à ce que l’on ressorte bientôt les dernières recettes: maintien des taux bas, rachat d’obligations et palabres. Hélas, ce n’est pas la recette d’une économie concurrentielle, mais plutôt d’une maison de repos économique.

Les Américains sont les champions lorsqu’il s’agit d’exporter leurs problèmes. Ce fut le cas avec la crise des subprimes, et ils remettent le couvert avec la guerre commerciale. Mais le boomerang économique est lancé, et il reviendra dans quelques mois sous forme de poussée inflationniste et d’un ralentissement de l’économie.

Trump met aujourd’hui la pression sur la banque centrale américaine ("chaque fois que nous faisons quelque chose de bien, la Fed augmente les taux"), et les choses ne devraient pas s’arranger.

C’est donc la fin de la fête boursière aux États-Unis, alors qu’en Europe, elle n’a jamais réellement commencé. Au cours des mois à venir, les économistes devraient régulièrement utiliser le mot "stagflation": une combinaison gênante pour les actifs à risque. La bonne nouvelle, c’est que cette situation permet d’espérer obtenir de meilleures primes de risques et devrait offrir des opportunités aux investisseurs flexibles qui attendent une correction pour entrer sur le marché. La mauvaise nouvelle, c’est que les investisseurs passifs devront à nouveau traverser une période de grande nervosité.

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