interview

"Nous avons eu recours à une mesure médiévale pour lutter contre une pandémie du XXIe siècle."

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Le professeur Olivier Faure est historien de la santé, professeur d’Histoire à l’université de Lyon-III. Il questionne la logique du confinement et s’interroge sur l’"après".

Qu’est-ce que l’histoire de la santé publique nous apprend de cette crise sanitaire?

Cette pandémie est un révélateur et un accélérateur de tendances déjà à l’œuvre. Nos sociétés occidentales semblent avoir oublié l’existence de maladies infectieuses pandémiques. En 1971, Abdel Omran, professeur d’épidémiologie américain, théorisait une "transition épidémiologique": après l’âge des pestes et des famines, et une espérance de vie inférieure à 30 ans, l’âge du recul des pandémies, où cette espérance bondit au-delà de 50 ans, puis l’âge des maladies dégénératives et des maladies de société, censées prendre le pas. De fait, les épidémies récentes, grippe aviaire (H5N1, 1997 et surtout 2003) ou SRAS (2002-2004), ont eu des conséquences plus modiques que les précédentes à savoir la grippe asiatique (H2N2, de 1957 à 1959) et ses 2 millions de victimes selon l’OMS, et le million de morts de la grippe de Hong-Kong (H3N2, en 1968-1969).

L’évolution de la médecine, de l’enseignement et de la recherche en portent la marque. L’infectiologie, la virologie, l’épidémiologie ne rencontreraient pas l’adhésion nécessaire. L’infectiologie est une sous-spécialité de la médecine interne, elle-même l’une des filières les moins prisées. Les meilleurs étudiants se détournent de ces spécialités moins rémunératrices requérant plus de présence et d’engagement, et préfèrent se tourner par exemple vers la radiologie. Cela expliquerait en partie notre déficit de réaction face à l’épidémie ou la pandémie. Il serait utile que médecins et les responsables de la santé publique aient une meilleure connaissance de l’histoire sanitaire.

Il y a un corollaire: le système de santé préfère le soin à la prévention. L’essor de la médecine libérale et le libre choix du médecin par le patient ont favorisé un marché concurrentiel où le patient demande traitement et médicament plutôt que des conseils susceptibles d’entraîner des remises en cause du mode de vie. L’Allemagne et les pays scandinaves ont une tradition préventive et d’hygiène collective plus développée.

Les modélisations mathématiques ont été largement utilisées pour évaluer la progression de la pandémie...

Faute de disposer des outils de test suffisants pour vérifier la réalité de la contagion, repérer et tracer le "patient zéro", on fait appel à des modèles mathématiques de diffusion logarithmique de la maladie. Or, dans un ouvrage capital, "La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique", Alain Desrosières montrait que la statistique se conjugue à des impératifs administratifs: la décision politique ne tient alors pas compte des diverses variables de l’observation empirique.

"Les gouvernants n’écoutent pas assez les réalités insaisissables du terrain et préfèrent l’abstraction des modèles, plus simples à manier."
Olivier Faure
Historien de la santé

Ainsi, pour le Covid-19, la propagation exponentielle invoquée ne semble pas vérifiée. Les causes de mortalité seraient en fait multiples: la structure d’âge (l’Italie a la population la plus âgée avec celle du Japon); les flux touristiques, expliquant que la Suède soit peu touchée, etc. Des modélisations ont tablé sur une mortalité de 300.000 à 500.000 victimes en France, 100.000 victimes en Belgique, 2 millions en Angleterre.

L’influence de telles projections sur la décision politique, que la réalité, semble-t-il, ne vient nullement corroborer, soulève aussi la question de la composition des comités d’experts et du poids de la statistique. C’est le paradoxe d’une médecine fondée sur la preuve (evidence-based, en anglais): faute de tests suffisants, l’ampleur de la pandémie et l’efficacité du confinement ne sont vérifiables que par ces modélisations. Les gouvernants n’écoutent pas assez les réalités insaisissables du terrain et préfèrent l’abstraction des modèles, plus simples à manier. La croyance en la force du chiffre et l’empirisme de la médecine s’avèrent peu compatibles. À cela s’ajoute un effet de loupe, amplifié par les médias et les réseaux sociaux, qui grossit le poids d’une petite part de cas extrêmes.

Dès lors le confinement général pratiqué en France, en Belgique ou encore Italie était-il la meilleure solution?

Nous avons eu recours à une mesure médiévale pour lutter contre une pandémie du XXIème siècle. En soi, le confinement, par impératif de limitation des contacts, n’est pas mauvais. Dans le passé, il était circonscrit aux malades et aux suspects de maladie. Ce confinement généralisé est une première mondiale, en temps de guerre ou de paix. C’est le paradoxe d’une médecine moderne qui exclut une homéopathie n’ayant pas fait ses preuves, mais adapte et élargit des méthodes anciennes sans plus de preuve d’efficacité.

Face à la croissance des chiffres de décès et à la crainte d’une propagation exponentielle, beaucoup de pays ont fait ce choix dicté par la peur. Certains, les États-Unis, le Brésil, la Biélorussie, l’ont refusé pour des raisons idéologiques. D’autres ont confiné partiellement, en se basant sur l’observation et leurs connaissances: la Chine ne l’a imposé qu’à 12% de sa population. Or, le confinement indiscriminé a aussi pu avoir l’effet inverse: on sait maintenant que l’épidémie aurait débuté plus tôt, à l’automne 2019. Il a donc pu provoquer des transmissions entre personnes contaminées à leur insu.

La rhétorique guerrière de certains gouvernants est-elle efficace et justifiée?

La médecine a adopté la rhétorique des "fléaux sociaux" dès la fin du XIXème siècle. En France, la baisse démographique, les traumatismes de la Commune et de la guerre de 1870, la triade défaite-dépopulation-révolution, a inspiré une pédagogie de la peur: il fallait améliorer "l’état de la race", censée dégénérer à cause de l’alcoolisme, de la tuberculose et des maladies vénériennes. C’est l’ancêtre du déclinisme actuel.

"Nos sociétés acceptent de moins en moins la maladie et la mort, veulent faire naître les enfants quand et comme on veut, et nous offrent une forme de libération qui nous prive de nos libertés."
Olivier Faure
Historien de la santé

On a traité ces problèmes sanitaires en agissant sur les comportements, par la surveillance. Ce modèle a vu l’apparition de mesures d’isolement, du dispensaire, poste d’observation d’un périmètre de fragilité, et des "visiteuses d’hygiène", ancêtres des assistantes sociales, méthodes adaptées plus tard à la toxicomanie ou à la psychiatrie dite de secteur. Cette lutte ciblant les populations pauvres ne rencontrait pourtant pas l’adhésion générale. Aujourd’hui, la rhétorique de guerre, contre le cancer, le Sida, le Covid-19, envahit le vocabulaire médical. Ce langage produit des actes sujets à question: on a vu des épisodes extrêmes où le non-respect des mesures suscitait des accusations de désertion, de trahison. En France, nous avons même eu un état d’exception masqué. Or, même en 1914-1918, l’Union sacrée n’a pas vu de suspension de la démocratie.

Ce confinement inédit pose-t-il des questions inédites?

Chez des peuples réputés insoumis, l’acceptation sociale de mesures à la limite de l’arbitraire interpelle. J’y vois la première traduction massive du principe de précaution qui induit un refus du risque. Nos sociétés acceptent de moins en moins la maladie et la mort, veulent faire naître les enfants quand et comme on veut, et nous offrent une forme de libération qui nous prive de nos libertés. Se protéger et s’affranchir de la menace virale impose de renoncer à des libertés: circuler librement, voir nos proches, rencontrer les autres. Cela méritera une réflexion collective, loin du déclinisme ou des protestations de ceux qui s’indignent que l’on condamne les productifs et les actifs pour sauver des vieillards…

Que deviendront toutes les mesures qui ont été prises?

Deux mois de confinement semblent courts. Ce n’est pourtant pas anodin: pérennisation partielle du télétravail, acquisition et diffusion de techniques numériques, montée de l’économie Internet, conversion de publics non-familiers à ces dispositifs, etc. En matière sociétale et culturelle, ces instruments de survie, de réaction à la peur et de resocialisation distante ont aussi un revers: ils amoindrissent des formes et des lieux de sociabilité essentiels, la salle de concert, le musée, le festival, etc.

Sur le fond, cela traduit l’absence de confiance des gouvernants envers les gouvernés. On suspecte que les mesures de distanciation et d’hygiène ne seront pas respectées. Or le confinement reste une passoire trouée dans la mesure où les activités et les déplacements n’étaient pas abolis. Dans nos pays où existe une tradition historique de méfiance des gouvernants envers les gouvernés, le respect ponctuel des mesures imposées nourrit une méfiance en retour vis-à-vis des gouvernants. Après le dilemme entre confinement total ou partiel et dépistage-traçage, cela présage d’autres dilemmes entre protection et surveillance.

Les épidémies entraînent-elles des basculements sociaux?

L’historien ne tire pas de "leçons" de l’histoire, mais des mises en garde. Les précédents nous éclairent sans dicter la décision. Lla peste a contribué jusqu’au XVIIIème siècle à la stagnation démographique de l’Occident, cause de stagnation économique. La dernière peste européenne, en 1720, à Marseille, coïncide avec le décollage économique et culturel de ce XVIIIème siècle. A contrario, le choléra de 1832, endémique jusqu’à la fin du XIXème, n’a pas freiné la révolution industrielle. Il n’y a pas corrélation manifeste entre la menace permanente de la maladie et de la mort et l’évolution de nos sociétés.

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