Où est l'école de l'excellence pour tous?

En théorie, "l’excellence pour tous" est censée permettre aux élèves de tirer le meilleur d’eux-mêmes. ©BELGA

Pour Mikael Petitjean, professeur à l'Université catholique de Louvain et parent, nous avons le devoir d’offrir de belles perspectives aux enfants qui naissent aujourd’hui dans des environnements familiaux moins favorisés. Il reste à démontrer que l’excellence pour tous est de l’ordre du possible.

Mikael Petitjean, professeur et parent

Diplômés de l’Université catholique de Louvain avant la grande scission de 1968, mes parents ont enseigné en Afrique et en Belgique. Ils ont connu les arcanes des facultés universitaires mais ils ont surtout traversé les multiples réformes de l’enseignement qui ont conduit à une plus grande démocratisation et à une standardisation plus poussée des méthodes d’apprentissage et d’évaluation.

Malgré une éducation catholique classique à laquelle il était difficile d’échapper à cette époque, mes parents ont voulu que mon frère et moi suivions l’instruction publique, celle des écoles communales et des athénées. Mes copains étaient belges, italiens ou espagnols. Je mangeais régulièrement à la cantine avec des élèves issus de toutes les filières. Si nous n’étions pas les premiers à saisir le plat de frites, il fallait se relever pour en quémander un second. J’ai appris à me défendre, à affronter la réalité et à aimer la mixité sociale. J’ai croisé la route d’enseignants déséquilibrés, paresseux, dévoués et passionnés. J’étais tout simplement sur les bancs de l’école de la vie.

Ce n’est pas la standardisation des évaluations qui permettra de combler le retard que nos élèves accumulent depuis plusieurs années.

Était-ce l’école de l’excellence pour tous? Je ne le crois pas. Était-ce le règne de la médiocrité? Je ne le crois pas non plus. Par contre, j’ai une certitude: même si la médiocrité côtoyait l’excellence, je n’ai jamais été confronté à des camarades de 14 ans alcoolisés lors de soirées organisées au sein de l’établissement scolaire et au cours desquelles la vente d’alcool était administrée par les enseignants eux-mêmes. Inscrite dans un collège en troisième année du secondaire, ma fille aînée y a été précisément confrontée ce week-end. Gisant au milieu de son vomi, un élève un peu plus âgé devra même être transporté en ambulance vers l’hôpital le plus proche. J’ai appris que la vente d’alcool au sein de l’établissement durant cette fête était "monnaie courante".

Ma décision est prise. Ma fille quittera l’établissement à la fin de l’année, au plus tard. Ma déception est grande, car elle ne s’explique pas uniquement par les péripéties que traverse cet établissement dont la réputation sur le plan local est pourtant bonne. D’après ce que je peux lire et observer en tant que professeur à l’université depuis une dizaine d’années, le niveau d’instruction dans nos établissements se détériore et ce n’est pas une question de budget. Il y a quelques années, j’avais ressenti une première onde de choc lorsque j’avais lu dans un article rédigé par des collègues universitaires que la Communauté flamande arrivait à hisser son enseignement technique au niveau de l’enseignement général francophone concernant l’apprentissage des mathématiques et de la langue maternelle.

Retard accumulé

Ce n’est pas la standardisation des évaluations qui permettra de combler le retard que nos élèves accumulent depuis plusieurs années. Les enseignants ont logiquement tendance à ajuster leurs cours sur ces évaluations standardisées dont l’objectif est de vérifier l’acquisition d’un socle rudimentaire de connaissances. Sur le plan des inégalités sociales, il est rassurant de constater que les taux de réussite sont particulièrement élevés. Les parents sont ravis de la bonne performance de leurs enfants qui peuvent ainsi évoluer dans une dynamique de réussite. L’octroi de notes très élevées, voire maximales, n’est plus exceptionnel. Peut-on se réjouir de cette évolution sur le plan de l’excellence scolaire? Comment pousser les élèves à tirer le meilleur d’eux-mêmes dans ces conditions?

En théorie, "l’excellence pour tous" est censée permettre aux élèves de tirer le meilleur d’eux-mêmes en adoptant, dans des classes mixtes, une pédagogie par groupes différenciés. En pratique, il me semble que nous sommes bien loin de cet objectif louable.

Est-il nécessaire de rappeler que la réduction des inégalités sociales n’est pas la fin en soi de l’enseignement? L’enseignement doit viser à tirer le meilleur de chaque élève en élevant le niveau d’instruction pour tous. Des pistes bien connues existent, comme la suppression des filières ou l’instauration d’un apprentissage en entreprise dès 15-16 ans, mais aucune de ces pistes n’a de sens sans la mise en place d’une pédagogie par groupes différenciés. Qui peut raisonnablement défendre l’idée que le recours moins systématique au redoublement est désirable sans pédagogie par groupes différenciés? Dans les circonstances actuelles, il me semble que nous courrons le risque de réduire les inégalités sociales dans notre enseignement au prix d’un nivellement par le bas.

En guise d’illustration, laissez-moi vous raconter une anecdote qui démontre le manque de soutien dont certains élèves peuvent pâtir. L’année dernière, j’avais encouragé ma fille aînée à participer aux Olympiades de mathématiques, notamment pour l’inciter à ne pas se contenter des notes qu’elle avait obtenues jusque-là. Quand j’ai constaté que la professeure de mathématiques, très sympathique par ailleurs, ne préparait pas les élèves, j’ai imprimé plusieurs questionnaires trouvés sur internet. Quand l’enseignante a constaté que ma fille travaillait sur ces questionnaires, elle lui a dit qu’il n’était "pas nécessaire de se préparer aux Olympiades". J’ai trouvé cela profondément triste.

Ma fille a participé aux éliminatoires sans pouvoir se qualifier pour le stade suivant. Pour la première fois, elle se rendait compte de la marge de progression qu’il restait à accomplir. Je l’ai félicitée. Quant à la professeure de français de l’année dernière, elle ne comprenait pas la raison pour laquelle ma fille avait débuté la lecture d’un livre qu’elle allait devoir "de toute façon lire l’année prochaine".

Environnement et activités

Comme d’autres enfants, ma fille évolue dans un environnement familial qui attise la curiosité intellectuelle. N’a-t-elle a pas également le droit de progresser à son rythme? En théorie, "l’excellence pour tous" est censée permettre aux élèves de tirer le meilleur d’eux-mêmes en adoptant, dans des classes mixtes, une pédagogie par groupes différenciés. En pratique, il me semble que nous sommes bien loin de cet objectif louable. Je constate plutôt que de nombreux établissements visent avant tout à offrir aux élèves un environnement où il fait bon vivre, où les parents partagent le pouvoir avec le directeur de l’établissement, où l’enseignement est axé sur les tests organisés par l’Etat, et où les activités extrascolaires diverses et variées captent l’essentiel de l’énergie des enseignants. La classe de ma fille aura notamment le privilège d’aller à Disneyland l’année prochaine.

Est-il nécessaire de rappeler que la réduction des inégalités sociales n’est pas la fin en soi de l’enseignement?

Par contre, son professeur actuel de mathématiques, qui terminera sa carrière en plein milieu de l’année, n’a pas incité ses élèves à participer aux Olympiades. Pour la première fois et malgré les amitiés qu’elle a tissées depuis deux ans, ma fille s’ennuie au collège. Nous en avons longuement discuté et je n’ai pas pu identifier d’autres établissements dans les environs qui pourraient lui permettre de mieux progresser, tout en évitant les soirées alcoolisées.

Elle va s’inscrire au programme complémentaire à distance qu’organise le CNED (Centre national d’enseignement à distance), ce qui lui permettra d’obtenir le brevet octroyé à la sortie du collège en France. L’année prochaine, elle sera épaulée à distance par plusieurs professeurs et poursuivra le programme de seconde du lycée français pour éventuellement obtenir le baccalauréat. J’ai également exploré la piste du jury central en Belgique. La confusion qui entoure la réforme de la formation à distance en Belgique est telle que j’y ai renoncé. La quasi-totalité des informations disponibles sur le site internet de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles était caduque. Il aurait fallu également assister à une réunion d’information le 20 décembre à Bruxelles pour y voir plus clair. Imaginez l’organisation d’une telle réunion en France, dont les départements d’Outre-Mer sont situés à plusieurs milliers de kilomètres de Paris.

Faut-il regretter le temps des collèges élitistes où les enseignants craignaient le non-conformisme et ne cherchaient pas à épanouir les personnalités ou à développer le goût de la liberté? Je ne le crois pas. J’aime le temps dans lequel je vis, entouré d’étudiants dont les compétences sont beaucoup plus diverses et variées qu’il y a 20 ans. Leur maîtrise des langues étrangères, leur capacité à jongler avec les logiciels informatiques, ainsi que leur plus grande aptitude à communiquer et à travailler en groupe, sont remarquables. C’est la raison pour laquelle je reste désespérément optimiste, tout en déplorant un terrible gâchis des compétences.

Défi

Notre société s’adapte tant bien que mal à un environnement socio-économique en pleine mutation, au sein duquel la domination de l’Occident fait place à celle de l’Asie. Face à cet immense défi, la plus grande erreur que nous pourrions commettre serait d’opposer la recherche de l’excellence à la réduction des inégalités sociales. J’appelle de tous mes vœux une grande réforme de l’enseignement qui reposerait notamment sur une pédagogie par groupes différenciés et sur une acquisition plus poussée des savoirs.

J’aime le temps dans lequel je vis, entouré d’étudiants dont les compétences sont beaucoup plus diverses et variées qu’il y a 20 ans.

Les parents les plus aisés trouveront toujours le moyen d’offrir à leurs enfants une formation de pointe qui leur ouvrira plus facilement les portes du marché du travail. Quant aux catégories de la population les moins favorisées, elles continueront de dépendre cruellement du niveau d’excellence qui prévaudra dans nos établissements scolaires. Ce n’est pas tant à ma fille que je pense, mais à mes parents qui ont eu la chance de bénéficier d’une éducation relativement démocratique et exigeante. Cette éducation leur a offert des perspectives qui semblaient inaccessibles aux yeux de leurs propres parents. Nous avons le devoir d’offrir les mêmes perspectives aux enfants qui naissent aujourd’hui dans des environnements familiaux moins favorisés. Il nous reste à démontrer que l’excellence pour tous est de l’ordre du possible.

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