carte blanche

Pourquoi investir en bitcoins est une mauvaise idée

Koen De Leus

Le bitcoin et les autres monnaies virtuelles ressemblent à une solution qui cherche un problème. Actuellement, on peut transférer de l’argent de manière relativement simple et tout à fait légale. Si le principal avantage d’une devise est de contourner le contrôle des capitaux ou la législation existante, alors les gouvernements doivent intervenir.

Par Koen De Leus
Chief Economist BNP Paribas Fortis

" Koen, un pic à 11.000 dollars ! Et mes amis qui se vantaient avec leurs bitcoins, pensant que j’avais toujours les miens ! J’ai dû leur avouer que je les avais vendus depuis longtemps, sur les conseils de mon beau-frère économiste ! Ils se sont bien moqués de moi ! " J’entends un long soupir à l’autre bout de la ligne.

Je lui réponds : " Si cela peut te consoler, Serge, le bitcoin est redescendu à 9.500 dollars. Et si tu me reposais la question aujourd’hui, je te dirais exactement la même chose : vends-les ! "

BLOCKCHAIN

" Tu ne crois donc pas au blockchain ? " me demande Serge.

" Il ne faut pas confondre ! Le bitcoin et le blockchain sont deux choses très différentes. Le blockchain, c’est la technologie qui supporte le bitcoin et je la considère comme prometteuse. Le fait que chaque transaction doive être approuvée par tout un réseau et soit irréversible, inspire confiance. Par exemple, les industries alimentaires – mais aussi les entreprises du secteur du diamant – pourront à l’avenir gérer la totalité de leur chaîne d’approvisionnement. Dans le secteur du transport par conteneurs, le blockchain permettra de supprimer une paperasserie, en grande partie inutile. Dans le secteur bancaire également, le blockchain provoquera une véritable révolution. Non, il n’y a que le bitcoin qui ne m’inspire pas confiance. A part le fait qu’il soit un nouvel outil de spéculation, qu’a-t-il de tellement révolutionnaire et utile pour notre société ? "

©ANP XTRA

QUANTITE D’ARGENT

" Il pourrait offrir une solution alternative au système monétaire actuel où seuls les banquiers centraux ont le droit d’émettre de la monnaie, non ? ", réagit Serge.

" Oui, c’est ce que j’entends souvent dire. Le bitcoin permettrait d’assainir et de stabiliser le système monétaire. Cela marquerait la fin du cycle ‘prospérité/récession’ du siècle dernier. Car le nombre de devises émises est limité, n’est-ce-pas ? Eh bien, si c’était le cas, il ne faut pas oublier que dans le passé, c’est précisément cette quantité fixe d’argent qui a entraîné des périodes de déflation très douloureuses. Ben Bernanke, un économiste influent qui a succédé à Alan Greenspan à la tête de la banque centrale américaine, a démontré que les systèmes appliquant des taux de change fixes et surtout des quantités fixes d’argent dans l’économie et le secteur bancaire, augmentaient la volatilité au lieu de la réduire. "

 

21 millions
bitcoin
D’ici 2030, le bitcoin aura atteint son maximum de 21 millions d’unités.

" D’ailleurs, en ce qui concerne cette ‘quantité limitée’, oublie-la. D’ici 2030, le bitcoin aura atteint son maximum de 21 millions d’unités. Au fur et à mesure que le réseau se développera, il faudra plus de temps pour créer de nouveaux bitcoins. Mais à cause de la lenteur de la validation des transactions, le blockchain a récemment été scindé. Avec comme conséquence la création d’une nouvelle variante du bitcoin. "

" Mais c’était un ‘one shot’… ", rétorque mon beau-frère.

" Bien entendu, Serge ", dis-je en le taquinant. " Ca n’aura plus jamais lieu. Mais n’oublie pas toutes ces autres crypto-devises qui ont été créées entretemps. On en compte déjà 1.340 (voir la liste complète sur https://coinmarketcap.com/all/views/all/). Il n’y a aucune limite au nombre de devises virtuelles pouvant être créées. Et je te rappelle qu’il vaut mieux éviter de les qualifier de ‘devises’ ".

FONCTION DE LA MONNAIE

" Parole de banquier aux abois ! ", ajoute Serge en riant. " Pourquoi estimes-tu qu’elles ne méritent pas l’appellation de monnaie ? Tu peux les utiliser pour payer tes achats, non ? "

" Une monnaie a trois fonctions : elle est à la fois un moyen d’échange, un moyen de calcul et une réserve de valeur. Les bitcoins et les autres crypto-devises peuvent à la limite être utilisés pour payer, c’est vrai. Mais étant donné les énormes fluctuations, elles ne peuvent servir d’unité de calcul. Lors du règlement de tes achats, tu prends le risque de devoir payer demain 20% de plus ou de moins pour un même produit que ce que tu as payé aujourd’hui. "

Je crains que beaucoup ne se rendent pas compte du risque énorme qu’ils prennent de perdre leur argent.

" Cette volatilité est un obstacle insurmontable en tant que réserve de valeur. Après le rallye des dernières semaines et années, je peux comprendre pourquoi les gens veulent parier sur le bitcoin. Depuis le début de l’année, son cours a été multiplié par dix, et par 2000 depuis le début 2012. Mais il vaut mieux éviter d’investir de l’argent durement gagné dans un tel instrument. Je crains que beaucoup ne se rendent pas compte du risque énorme qu’ils prennent de perdre leur argent. Pour les autorités et les banquiers centraux s’ajoute le problème que le bitcoin et les autres crypto-devises menacent leur droit de tirage et leur monopole de battre monnaie. "

" Tu n’as toujours pas compris, hein ! " soupire Serge. " C’est précisément l’objectif de ces devises virtuelles : offrir une solution alternative aux bricolages des banques centrales et des gouvernements. "

SYSTEME FINANCIER

" Au risque de me répéter, Serge : émettre de l’argent en quantité limitée n’est pas une fraude. Sans émission d’argent supplémentaire, la croissance serait paralysée. Le blocage de la quantité d’argent autorisée ne laisse par ailleurs aucune marge de manœuvre en cas de choc économique. Les économies modernes sont trop complexes pour être gérées avec des règles fixes. Une leçon importante que nous avons tirée de la dernière crise, c’est que le monde a absolument besoin d’un ‘prêteur de dernier recours’, d’un sauveur ultime. C’est Draghi, avec sa célèbre phrase ‘Nous ferons tout ce qu’il faudra pour sauver l’euro’. Et ce sont la banque centrale américaine et le Ministère des Finances américain qui, après l’éclatement de la bulle immobilière en 2008, ont injecté massivement de l’argent dans l’économie. Les crypto-réseaux comptent-ils prendre le relais ? "

©BELGAIMAGE

" Aujourd’hui, les banques centrales voient d’un mauvais œil le développement d’une économie souterraine. Les exploitants de crypto devises – appelle-les comme tu veux – créent de l’argent à partir de rien, et cet argent se retrouve dans l’économie. Les banquiers centraux n’ont aucun contrôle sur cet argent. Est-ce dangereux ? La valeur totale de ces crypto-devises fluctue autour de 250 milliards de dollars, contre un total de monnaies émises de 6.000 milliards de dollars. Le montant est encore relativement limité, mais il augmente vite. Depuis septembre, la valeur des crypto devises a été multipliée par deux. Que se passera-t-il si dans un an nous arrivons à une valeur de 1.000 milliards de dollars ? A la vitesse actuelle, on ne peut pas l’exclure. Et si cette bulle éclate, l’économie se retrouvera confrontée à un sérieux problème. Les autorités ne peuvent pas laisser les choses aller trop loin. "

UTILITE SOCIALE

" On peut aussi se demander ce que la création de ces crypto-devises apporte à la société. Pour commencer, les revenus générés ne profitent qu’à un nombre limité de personnes qui disposent d’une gigantesque capacité informatique. Ensuite, PowerCompare – une société britannique qui compare les prix de l’électricité – a calculé que la quantité d’énergie consacrée à la création de bitcoins avait dépassé en 2017 la consommation énergétique de toute l’Irlande. Devons-nous nous en réjouir ? Et oui, les banquiers centraux créent aussi de l’argent à partir de rien. Ces dix dernières années, le droit de battre monnaie a permis aux autorités américaines de créer 70 milliards de nouveaux dollars par an. Mais cela ne coûte rien à la société, et cela a encore moins d’impact écologique. Par ailleurs, cet argent a – du moins je l’espère – profité à la société. Si ce n’est pas le cas, alors il faut aller se plaindre auprès des politiciens. "

Serge marmonne quelque-chose à l’autre bout de la ligne, mais je suis trop bien lancé pour le laisser m’interrompre.

Si ces devises offrent davantage de possibilités aux fraudeurs fiscaux, aux junkies et aux hackers de nuire à la société, alors les gouvernements doivent mettre le holà.

" Ce qui nous amène à la question principale : quelle est l’utilité de ces crypto devises ? Le bitcoin et les autres monnaies virtuelles ressemblent à une solution qui cherche un problème. Actuellement, on peut transférer de l’argent de manière relativement simple et tout à fait légale. Si le principal avantage d’une devise est de contourner le contrôle des capitaux ou la législation existante, alors les gouvernements doivent intervenir. Si ces devises offrent davantage de possibilités aux fraudeurs fiscaux, aux junkies et aux hackers de nuire à la société, alors les gouvernements doivent mettre le holà. Et si l’émission débridée de crypto devises menace le système financier dans son ensemble, les banquiers centraux doivent reprendre cette compétence à leur actif ou l’interdire. Et à ce moment-là, le bitcoin et les autres crypto devises retomberont à leur valeur sous-jacente fondamentale. Mais quelle est-elle ? Il n’y a aucune valeur sous-jacente car il n’y a aucun rendement futur sous-jacent. L’émetteur de crypto devises ne peut pas lever d’impôts, contrairement aux émetteurs de devises ’traditionnelles’. La valeur du bitcoin n’est autre que ce que les gens sont prêts à payer pour l’obtenir. Et elle pourrait un jour ou l’autre se révéler douloureusement basse. "

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