chronique

Pourquoi un marché à terme du bitcoin?

Le bitcoin a fait ses débuts dimanche sur le marché à terme de Chicago (Cboe) en attendant ses premiers échanges sur le CME. L’intention tacite est plus probablement que par la création de contrats à terme, les autorités pensent avoir découvert un moyen d’apparence inoffensive de superviser discrètement un marché dont les objectifs affichés sont de vendre à l’abri du regard de l’État voire même de faire tomber celui-ci.

Par Paul Jorion
Économiste et anthropologue

L’ouverture, à Chicago, le 10 et le 18 décembre, de deux marchés à terme du bitcoin (respectivement le CBOE et le CME) pourrait être lue comme un moment clé dans la légitimation de cette "crypto-monnaie". L’exemple pourtant, il y a quinze ans, d’une autre innovation financière pourrait conduire à y lire au contraire une marque de défiance envers elle.

Rappelons que le bitcoin, un jeton dont le détenteur est anonyme et la sécurité assurée par le chiffrement, ambitionne d’être considéré comme une véritable monnaie. Son irruption en une des journaux est due à la valeur élevée atteinte par ces jetons, qui apparaissent du coup comme une source possible d’enrichissement.

L’exemple du "PAM" reposant sur le terrorisme

L’exemple passé est celui du "Policy Analysis Market" (PAM) en 2003 *, un projet de marché à terme pour un produit financier dérivé dont le sous-jacent aurait été les retombées d’attentats terroristes.

L’argumentation de ses promoteurs (la DARPA, le département recherche du Pentagone) était que les candidats terroristes tenteraient également de bénéficier financièrement de leurs actes, et qu’une activité anormale sur un "produit" particulier – l’assassinat du roi de Jordanie, par exemple — signalerait son imminence. Un tollé dans l’opinion, qui y lisait un encouragement à de tels attentats, enterra le projet.

La finalité du PAM aux yeux de ses promoteurs s’est éclairée par la suite, l’autre projet dont ils jetaient alors les bases: la National Security Agency (NSA), qui mettrait secrètement sur écoute l’ensemble de la population américaine et ses correspondants étrangers, ayant été réalisée alors malgré l’opposition là aussi des parlementaires américains.

Il n’était donc pas tant question de noter la popularité boursière de tel ou type projet d’attentat mais d’écouter ce que diraient les parties intéressées dans leurs conversations.

Quel parallèle avec le nouveau marché à terme du bitcoin?

©REUTERS

La perspective d’une monnaie échappant à la supervision de l’autorité étatique qu’est une banque centrale fait que l’utilisateur le plus actif du jeton, en sus de militants libertariens en lutte contre l’État et de quelques enthousiastes de la programmation, est la pègre, qui y trouve le moyen de faire circuler l’argent sale en circuit quasi-fermé.

Un commentateur définit le bitcoin comme "taillé sur mesure en vue de la fraude". Le site de vente sur lnternet Silk Road, spécialisé dans la vente de drogues et de passeports volés incarna la tendance. Son fondateur, Ross William Ulbricht, accusé aussi d’avoir commandité plusieurs meurtres, fut condamné à la prison à vie en février 2015. Il plaida le délit politique, affirmant avoir agi par idéalisme libertarien de lutte contre l’État.

Pas une véritable monnaie

De nombreux traits du bitcoin s’opposent à son assimilation à une véritable monnaie. D’abord il n’est adossé à rien: ni métaux précieux, ni richesse quelconque, il est ensuite énergivore et manque de liquidité. Sa capacité à être utilisé est en effet médiocre: les frais de transaction sont élevés, les délais d’enregistrement, souvent de plusieurs jours, tandis que les cours fluctuent de manière désordonnée: le 29 novembre, le bitcoin a perdu 14% de sa valeur en une seule journée.

Les promoteurs du futur marché à terme affirment que sa présence permettra aux détenteurs de bitcoins de se protéger contre les aléas du marché, un marché à terme permettant de s’immuniser aussi bien contre une hausse que contre une baisse du prix. On voit mal pourtant les spéculateurs vouloir jouer à la baisse, ou pourquoi les régulateurs qui autorisent ces marchés seraient soucieux de protéger contre le risque financier la pègre ou des ennemis déterminés de l’État.

©REUTERS

Comme dans le cas malheureux du PAM de 2003, l’intention tacite est plus probablement que par la création de contrats à terme, les autorités pensent avoir découvert un moyen d’apparence inoffensive de superviser discrètement un marché dont les objectifs affichés sont de vendre à l’abri du regard de l’État voire même de faire tomber celui-ci.

* La Bourse aux attentats, AFP, le 1er août 2003

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