Supprimer l'ENA, est-ce vraiment une bonne idée?

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Ce n’est pas une tare d’être énarque. Ce n’est pas davantage un statut ou un gage d’absolu. C’est seulement la préparation à être un bon serviteur de l’Etat.

François DENYS
Ancien élève de l'ENA Promotion "Jean de La Fontaine" (2014)

La page Facebook de l’École Nationale d’Administration (ENA) donne le ton: "Sautez le pas". Pas certain que dans le contexte ambiant, les candidats au concours d’entrée se bousculent aux grilles de la célèbre École.

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Depuis quelque temps, le sort de l’ENA est en sursis. Et de fait, jeudi dernier, au cours d’une conférence de presse à l’Élysée, le président français, Emmanuel Macron, qui en est lui-même un ancien élève a dit: "Je pense qu’il (…) faut supprimer l’ENA. (Non) pas pour se donner le plaisir de supprimer" cette grande école, mais "pour bâtir quelque chose qui fonctionne mieux", a-t-il ajouté.

L’Ecole, souvent qualifiée de Harvard à la française, qui forme les futurs hauts fonctionnaires, français et étrangers, va donc disparaître.

Nul doute que la crise des « gilets jaunes » et la détestation des élites auront eu la peau de l’Ecole.
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Cela fait de nombreuses années que la question fait débat, jadis porté par François Bayrou ou encore Bruno Le Maire (lui aussi ancien élève). Nul doute que la crise des "gilets jaunes" et la détestation des élites auront eu la peau de l’École.

Au-delà du geste parricide, sa mise à mort par le président Macron ressemble fort à une réponse populiste. Il fallait sacrifier quelques symboles pour apaiser la soif révolutionnaire; nous sommes bien en France.

Baguette magique

Et voilà que d’un coup de baguette magique, l’administration française deviendrait plus ouverte, plus égalitariste, plus représentative et surtout plus "connectée" à la réalité. Fini l’endogamie sociale et la reproduction presque incestueuse des élites. C’est la méthode Macron et la vision quasi-utopique qu’il veut nous vendre.

Dans l’imaginaire collectif, elle est une sorte de passe-droit. Voici sans doute la cause principale de sa perte.
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Mais c’est sans doute oublier un peu vite que l’ensemble du système administratif français repose sur le principe du concours. Ainsi, pour intégrer les plus hautes sphères – y compris dans le privé –, il faut avoir l’étiquette d’"ancien élève". Elle permet d’accéder à une certaine forme de reconnaissance, à pénétrer les cercles d’influence. Mieux (ou pire!): dans l’imaginaire collectif, elle est une sorte de passe-droit. Voici sans doute la cause principale de sa perte.

Derrière l’image et les poncifs, que sait-on réellement sur la vie à l’ENA? J’ai eu la chance d’y être admis et de partager une scolarité intense de près de deux ans avec des condisciples français et issus du monde entier.

Les banquettes de l’auditorium Michel Debré (ndlr: principale salle de conférence de l’École) sont peu fréquentées par les "fils ou fille de". Beaucoup d’élèves sont issus de milieux modestes mais justifient d’un parcours académique exemplaire. Ils sont là car ils ont satisfait à une série d’épreuves exigeantes. La sélection sociale se joue en réalité bien avant l’intégration à l’ENA qui n’en est que la résultante. Voilà le vrai visage de l’élitisme républicain.

Les critiques portent aussi sur l’enseignement. Concentrés autour de plusieurs grandes thématiques, les cours sont dispensés par leurs praticiens en prise avec le réel, qu’ils soient ambassadeurs, fonctionnaires européens, préfets, hommes et femmes politiques,…

Visions croisées

Leurs visions croisées permettent d’appréhender les matières dans leurs acceptions les plus larges. L’apprentissage académique est complété par des expériences sur le terrain. Pour ma part, j’ai notamment eu la chance d’être envoyé à la Préfecture des Ardennes à Charleville-Mézières. Le stagiaire ENA est alors plongé au plein cœur de la réalité des administrés et exploité au mieux de ses capacités. Les attentes étaient à la hauteur des responsabilités confiées: énormes.

Contrairement aux idées reçues, l’ENA traverse les années en tentant de s’adapter à son époque. Je pense particulièrement aux efforts entrepris par l’ancienne directrice Nathalie Loiseau (ndlr: actuelle tête de liste LREM aux élections européennes) qui tentait d’ouvrir l’École à la diversité, à la méritocratie.

La réforme de lutte contre les discriminations allait, me semble-t-il, dans la bonne direction mais à un rythme sans doute trop lent. Une récente tribune des Échos résumait très bien: "Fermer l’ENA, non. L’ouvrir, oui". Quoi qu’il en soit, l’ENA restait clivante et vectrice de trop de passions. Il fallait qu’elle disparaisse du paysage.

Que faire alors?

Je suis convaincu qu’il faut préserver l’essence et la vocation originelle de l’ENA : une grande école de service public, ouverte sur le monde, où l’on forme les hauts-fonctionnaires de demain.
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Que faire alors? Car pour la même raison que la France est basée sur le concours, il faudra nécessairement disposer d’un centre de formation de la haute fonction publique. Faut-il simplement "toiletter" l’ENA et lui changer son nom? Lui trouver de nouveaux locaux, ailleurs en France, et remplacer sa direction? Lui supprimer les affectations automatiques des élèves suivant le classement de sortie? En tant qu’ancien élève, je suis convaincu qu’il faut préserver l’essence et la vocation originelle de l’ENA: une grande école de service public, ouverte sur le monde, où l’on forme les hauts fonctionnaires de demain.

J’ajoute encore que la disparition de l’ENA entraînera la suppression d’un outil diplomatique singulier de la France. Ses anciens élèves étrangers, à qui l’on offre une formation d’excellence, devenaient les ambassadeurs du rayonnement de la République, à qui ils étaient redevables.

Ce n’est pas une tare d’être énarque. Ce n’est pas davantage un statut ou un gage d’absolu. C’est seulement la préparation à être un bon serviteur de l’État. Mais puisque cette motivation n’est plus guère suffisante, voilà que nous, anciens élèves, deviendrons des reliques héritées d’un autre temps, d’un temps passé.

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