carte blanche

Triste 21 juillet pour la défense belge

André Flahaut

La promesse faite, à légère, à l’actuel président des États-Unis de porter les dépenses militaires de la Belgique à 2 % du produit intérieur brut n’augure rien qui vaille. Le gouvernement fédéral s’apprête, pour ce faire, à passer d’importantes commandes. Mais il laissera à ses successeurs le soin de régler la note. Les militaires comprennent, pour leur part, qu’ils seront bientôt au pain sec et à l’eau…

Le plan stratégique acté à titre indicatif pour la période 2015-2030 – dont le volet " financement " a été dépassé en quelques mois – témoigne d’un amateurisme inquiétant. Les dépenses courantes non budgétées, et surtout l’allongement des carrières militaires, ont déjà consumé les deux tiers des neuf milliards d’euros prévus pour le rééquipement des forces armées entre 2020 et 2030.

À contresens de l’interopérabilité : un modèle de frégates en plus

Dans une optique de collaboration, les ministres belges et néerlandais de la Défense ont annoncé leur intention d’acquérir ensemble quatre frégates multifonctionnelles ainsi que douze navires de lutte contre les mines. Une estimation porte à quelque deux milliards d’euros les dépenses prévues par chacune des parties.

Par-delà l’ampleur de l’investissement, on pourra s’interroger sur le choix néerlandais de développer un nouveau modèle de frégates alors qu’il en existe déjà une trentaine en Europe – contre seulement quatre aux États-Unis. Est-ce bien responsable, d’une part, face au besoin d’interopérabilité des systèmes de défense, d’autre part, à l’heure où la définition d’une politique européenne de défense et de sécurité commune s’impose plus que jamais ?

Remplacement des F-16

Dans le domaine des avions de combat, un appel d’offres a été lancé en mars 2017 pour mettre sur pied un partenariat international. Une première évaluation débutera dès septembre prochain et sera affinée à partir des propositions chiffrées envoyées au mois de février 2018. Très orienté, cet appel concerne les États-Unis pour les F-18 (Boeing) et F-35 (Lockheed Martin), le Royaume-Uni pour l’Eurofighter (BAE Systems, Airbus et Leonardo), la Suède pour le Gripen (Saab), et enfin la France pour le Rafale (Dassault Aviation). Le F-35 hypersophistiqué part, dit-on, " grand favori ".

Boeing et la Suède se sont déjà retirés de la compétition, la jugeant partiale et trop fermée. Le patron de Dassault a également fait part de son inquiétude. Dans le cas présent, le risque est d’hypothéquer le financement à moyen terme de la Défense belge, dans la mesure où le coût d’achat des avions (estimé aujourd’hui à cinq milliards d’euros) sera au moins triplé au terme de leur durée de vie. Une donnée qui, semble-t-il, n’a pas été prise en compte par le gouvernement.

Une coopération en demi-teinte, et d’autres remises en cause

D’ici 2019-2021, la Belgique entend doter ses Forces spéciales et ses unités para-commandos de 199 véhicules blindés légers (LTTV) fabriqués par la firme britannique Jankel. Ces LTTV compléteront l’achat de 108 véhicules de réaction rapide (RRV) choisis en 2015 pour remplacer les anciennes jeeps Iltis. Coût : 63,3 millions d’euros.

Outre cette première dépense en matière d’engins terrestres, et dans le cadre d’une coopération franco-belge, notre Défense prévoit de consacrer un peu plus d’un milliard d’euros à l’achat de 60 véhicules de combat médians (Jaguar) et de 417 véhicules de combat légers (Griffon). Pour ce qui concerne la mobilité terrestre, ce partenariat est, aux yeux du ministre belge de la Défense, le seul à répondre à la " vision stratégique " que son gouvernement souhaite promouvoir.

L’accord intergouvernemental – censé entrer en vigueur en 2018 – se propose d’axer la coopération autour d’une série d’enjeux : recherche et développement, acquisition de matériels, formation et entraînement, appui logistique et coopération opérationnelle. Même si l’élaboration de partenariats en matière militaire est toujours une bonne chose, on déplorera l’arrêt de la formation franco-belge des pilotes. Dès la fin du programme en 2019, les pilotes militaires devront aller se former ailleurs, à savoir… sur la base de Sheppard, au nord du Texas.

Plus grave ! Le personnel militaire : moins prioritaire que jamais

Côté pile : le renouvellement du matériel facilitera sans doute (pour une part, du moins) le travail des militaires. Côté face : ces derniers verront, au jour le jour, leur existence s’assombrir. Évoquons, malgré le rétropédalage, l’allongement des carrières et le report de l’âge de la retraite. Une telle décision limiterait la possibilité de rajeunir les cadres et ne manquerait pas d’avoir des conséquences sur le moral de ceux ayant servi dans des conditions éprouvantes en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, au Liban, au Congo, en Irak, au Mali, ou encore en République centrafricaine.

La perspective de devoir prester neuf années supplémentaires n’enchante personne. De nombreux militaires vivent d’ailleurs cet allongement comme une rupture du contrat d’engagement passé avec l’État. Cette décision viendrait aggraver la crise des vocations qui, déjà, touche durement l’armée. Les missions de lutte contre le terrorisme (extrêmement contraignantes pour la vie sociale et familiale), les contrats d’emplois de courte durée et la réforme des pensions ne sont, du reste, pas de nature à inverser la tendance.

Vers une privatisation de la Défense belge ?

Très difficile, dans ces conditions, de disposer d’une armée opérationnelle. Comprenons qu’il est désormais impossible de compenser la totalité des départs ni d’assurer la continuité des services sans faire appel à des sous-traitants privés. Solution qui, pour l’ensemble des parties, s’avère bien peu satisfaisante. Les tentatives de privatisation menées par le passé se sont soldées par des échecs : les concessionnaires choisis perdaient de l’argent, les prestations offertes coûtaient plus cher à l’État que celles fournies jadis en interne, les clients étaient mécontents.

Autant dire que les actes posés par l’actuel gouvernement fédéral témoignent d’un réel mépris pour le personnel des armées. Lequel se voit traité telle une variable d’ajustement alors qu’il constitue la toute première ressource de la Défense. L’École royale militaire (ERM) fera bientôt les frais de cette approche fondée sur la rentabilité (qui prévaut, d’ailleurs, dans l’ensemble de la Fonction publique). En effet, à partir du 16 août prochain, son restaurant, sa cafétéria, et rapidement sa garde, passeront sous le giron d’une entreprise privée.

La mise à mort programmée de l’École royale militaire

Lors de mon passage à la Défense, je m’étais attelé à la réforme de l’ERM. Il s’agissait pour moi de constituer la prestigieuse institution (fondée en 1834) en un fleuron de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique en Europe. Mon intention était aussi de l’intégrer au sein de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD). J’y étais parvenu ! L’actuel ministre de la Défense s’emploie, de son côté, à casser le travail accompli.

Au mépris des remarques du Conseil d’État, ce dernier a décidé, sans aucune base légale et sans concertation, de faire passer de cinq à quatre ans la durée des études dispensées par la Faculté des sciences sociales et militaires de l’ERM. Son projet est, en outre, d’imposer l’anglais comme langue (quasi unique) d’enseignement durant les années de master – ceci, au détriment des langues nationales, et sans en avoir débattu avec les Communautés. Lesquelles sont pourtant compétentes pour décider des équivalences en matière d’enseignement.

De ce fait, le ministre met potentiellement en péril l’accréditation des programmes et, par suite, la reconnaissance des (futurs) diplômes délivrés par l’École royale militaire. Cette orientation va non seulement à l’encontre du mouvement général d’amélioration des cursus, mais porte clairement atteinte aux nouvelles exigences de formation des officiers. Résultat : la participation de l’ERM à la recherche scientifique diminue comme les partenariats avec de nombreux pays africains.

En tout état de cause, après les restrictions budgétaires infligées à la politique scientifique et au Musée de l’armée, le travail de sape des institutions fédérales se poursuit. L’École royale des sous-officiers est-elle la prochaine sur la liste ? À suivre…

* André Flahaut
Ministre d’État,
Ancien ministre de la Défense (1999-2007)

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