Une Allemagne dénazifiée, une France rongée par le pétainisme

©BELGA

Horreur! Aux dernières élections européennes, l’extrême droite allemande a envoyé un élu au Parlement européen, porteur de relents de racisme, d’antisémitisme et de révisionnisme. Ce fut la conséquence de l’introduction de la représentation proportionnelle. Un drame? Certes, un élu de trop, mais ramenons les faits à leur juste proportion: le NPD (Parti national-démocrate d’Allemagne) n’a recueilli, en mai 2014, que 1,03% des suffrages! À ces mêmes élections, le Front national en France a obtenu 24,95% des voix! Qu’est-ce qui inquiète aujourd’hui? L’ancienne Allemagne nazie, mais dénazifiée? Ou la France républicaine, certes, mais qui n’a pas été à même de se purger de ses courants maurassiens et vichystes?

C’était au lendemain de 1968. La parole se libérait en France alors que la radiotélévision de l’ère gaullienne était régulièrement censurée. Tout d’un coup, un éclair flamboyant et orageux secoua cette France qui vivait toujours dans le mythe d’une France résistante, glorieuse, magnifiée par "La bataille du rail", beau film de René Clément qui illustre les sabotages organisés par les cheminots français. De Gaulle ne l’avait-il pas proclamé? La France a gagné la guerre et cette France-là a été résistante. Jusqu’à la fin des années soixante, il était encore de bon ton, chez les historiens, de mettre en avant le double jeu qu’auraient joué Pétain et son régime de Vichy. Et puis soudain, l’image d’Épinal fut écornée et le miroir se brisa. Tourné en 1969, sorti en 1971, "Le Chagrin et la Pitié", ce film documentaire de Marcel Ophüls et d’André Harris, bousculait les bonnes consciences. À partir d’images d’archives et d’entretiens troublants, il révélait l’envers du décor, le visage caché et souvent ambigu de Clermont-Ferrand, de l’Auvergne, de la France profonde en zone libre.

Ce n’était qu’un début. Produit en 1972, diffusé l’année suivante, Français si vous saviez, l’extraordinaire fresque d’A. Harris et A. de Sedouy promenait le spectateur des années trente à 1970, en toute liberté, de Gaulle venait de mourir. En fait, il fallut attendre 1980 pour que "Le Chagrin et la Pitié" soit diffusé à la télévision française. Ainsi que le confiait, en 1973, Arthur Conte, président de l’ORTF, qui s’expliquait sur son refus de diffuser le documentaire: "Le film détruit les mythes dont les Français ont encore besoin."

Le déshonneur français

Le coup de grâce était venu d’Amérique. En 1972, l’historien américain Robert Paxton avait publié "La France de Vichy", paru l’année suivante en français. Cet ouvrage déchirait définitivement le voile pudique qui recouvrait ces années sombres. Oui, le régime de Vichy, bon élève, avait souvent pris les devants sur l’Allemagne dans des tas de dossiers nauséabonds, comme la chasse aux juifs ou aux francs-maçons.

La France a eu ses héros, mais également de très nombreux salauds, durant l’Occupation. L’Allemagne, de son côté, s’est attelée à reconstruire une société sur base démocratique, après 1945. Où en est-on aujourd’hui, de part et d’autre?

Oui, la "Révolution nationale" et sa devise "Travail, Famille, Patrie" s’était appuyée et avait trouvé un allié objectif dans la présence de l’Ordre nouveau. En résumé, l’État français, la France officielle, avait collaboré dans le déshonneur le plus total. Oui, la France a eu aussi ses héros, mais également de très nombreux salauds, et une majorité d’attentistes veules. Regardez, et regardez encore, le feuilleton "Un village français"… Admirable.

Au nom de la réconciliation et pour affermir son pouvoir, de Gaulle se fit le premier propagandiste d’un mythe qui n’était pas pour déplaire à un Parti communiste qui s’arrogeait avec jactance l’héritage de la Résistance: rien de tel pour faire oublier la période noire qui avait suivi le pacte germano-soviétique.

Démocratie allemande

L’Allemagne s’est attelée à reconstruire une société sur base démocratique après 1945. La France et de Gaulle, au nom de la raison d’État ont cru devoir, et pouvoir, faire l’économie d’une mise à jour démocratique et culturelle. Voilà comment des Bousquet et quelques autres, et non des moindres, ont pu gravir sans trop de heurts les échelons de la société française. Les rictus haineux, les violences, les menaces, les slogans qui s’en prennent à la république, aux laïques, aux maçons, qui ont accompagné, par exemple, l’épisode du "mariage pour tous" ou celui du "genre" rappellent par trop les années trente quand des groupes analogues s’employaient à faire vaciller la République. Maurras et l’esprit vichyste ne sont pas morts! Ils gangrènent plus que jamais la société française.

De Gaulle méprisait cette droite extrême et ultraconservatrice, volontiers xénophobe. Il la trouvait "la plus bête du monde" mais s’en servit car sa culture du chef lui venait à point nommé. Est-ce un hasard, si la France mais aussi l’Autriche, deux pays qui n’ont guère pratiqué l’examen de conscience au lendemain de la guerre, enregistrent les scores les plus élevés de l’extrême droite? Démocrates français, de tous bords, tenez-bon!

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