Vers une nationalisation insidieuse de nos économies

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Le véritable risque de l’économiste est de s’assurer qu’il prend la bonne distance focale par rapport aux événements qu’il circonscrit et tente de qualifier. Or, le temps et la distance lui manquent toujours, le recul historique aussi, souvent.

Au reste, en économie, il faut s’éloigner des explications déterministes ou séquentielles. Il faut aussi écarter les enchaînements systématiques, les invariants, les ressemblances et les répétitions de scénarios. Il n’y a jamais de référents parfaits, et encore moins de lois économiques intangibles.

Au mieux, l’économiste peut-il trouver des affinités électives ou des congruences liées à certains contextes. Il lui faut alors les étançonner de manière empirique et donc réfutable. Il court néanmoins le risque de confondre un problème avec ses symptômes, illustrant le sophisme post hoc ergo propter hoc qui consiste à confondre un antécédent avec une cause. En économie, il y a moins de séquences de causes à effets que de événements complexes qui s’entrelacent et s’entrechoquent.

La liquidité et sa transposition temporelle, l’instantanéité, débouchent sur un monde plus volatil.
Bruno Colmant

Ce texte n’échappe pas à cette réalité. Il est rédigé à l’aune d’une intuition. Cette dernière porte sur un choc qui me semble inéluctable, compte tenu des déséquilibres majeurs accumulés dans nos économies. Cette intuition ne découle pas d’un sentiment de déclin, mais plutôt de la prise de conscience qu’une économie globalisée, caractérisée par des mobilités inconnues des facteurs de production (travail, capital et information), sera immanquablement soumise à d’amples volatilités, d’une amplitude inconnue. Le choc que nous anticipons est aussi lié au pressentiment de l’impossibilité de maintenir les inégalités (sociales, économiques, alimentaires, etc.) dans un monde au sein duquel les facteurs de production sont d’une telle fluidité.

Cette volatilité anticipée alimente le sentiment d’un monde au sein duquel le rapport à l’histoire devient instantané. Notre environnement économique est devenu instable. La nature liquide de notre économie est la norme. Tout ceci conduit à un rapport au temps différent: la liquidité et sa transposition temporelle, l’instantanéité, débouchent sur un monde plus volatil. Cette économie est en suspension, en impermanence.

Ce n’est pas la crise bancaire qui fait exploser les dettes publiques, mais bien les déficits courants des Etats, eux-mêmes activés par les stabilisateurs économiques. Ces stabilisateurs économiques alimentent une politique budgétaire contra-cyclique: en période de récession, les recettes fiscales diminuent tandis que les transferts sociaux augmentent. Ce ne sont pas non plus les marchés financiers qui ont créé la dette publique, mais nos gouvernements qui ont capturé, au travers de l’endettement, la croissance et la démographie des prochaines générations. Les Etats ont profité de la financiarisation de l’économie, grâce à laquelle ils ont trouvé des créanciers complaisants.

L’impôt et l’inflation sont deux moyens de renationaliser la dette publique.
Bruno Colmant

L’inflation suscitée par la création monétaire sera la manière que les Etats choisiront pour se soustraire aux marchés. L’inflation n’est pas un choix économique idéal, mais elle sera un scénario résigné, destiné à éviter de trop fortes tensions sociales. En effet, l’ordre social n’a pas de prix: il passe toujours avant l’ordre monétaire.

La Belgique n’échappe pas à cette réalité, avec une dette publique démesurée (bientôt aggravée par le coût du vieillissement de la population) et son corollaire de coût du travail excessif. Pendant des années, nous avons construit un système d’Etat-providence qui a empêtré les finances publiques et la fiscalité du travail dans un inextricable mélange de pseudo-assurance collective. La compétitivité du pays en est affectée.

Par ailleurs, l’impôt et l’inflation sont deux moyens de renationaliser la dette publique. Ceci amène à une intuition plus globale: une dette publique excessive n’est-elle pas la négation de l’économie de marché et de la propriété privée des moyens de production? La dette, remboursée par l’impôt et l’inflation, fait, en effet, planer un risque de confiscation sur les revenus du travail et du capital. Dès lors, une dette publique outrancière s’assimile, pour partie, à une nationalisation pernicieuse de toute l’économie.

La dette est une hypothèque sur la prospérité des générations futures.
Bruno Colmant

La logique de création monétaire à laquelle nous assistons constitue peut-être le ferment de cette nationalisation dérobée. En effet, les Etats ont recapturé la création monétaire afin de financer leurs dettes, au risque de dévaloriser la monnaie et de mettre en péril la pérennité de l’étalon monétaire. Si cette orientation était confirmée, cela signifierait que la dette publique et la création monétaire convergent vers une expropriation partielle de l’économie privée.

Le problème de la dette publique, c'est qu'elle confisque le débat démocratique. La dette est, en effet, une hypothèque sur la prospérité des générations futures, ce qui constitue un incontestable déni de démocratie.

Nos communautés européennes seront donc immanquablement confrontées à de robustes débats idéologiques qu’une conjoncture bienveillante avait permis de camoufler depuis quarante ans.

Le chemin sera sinueux entre le libéralisme de l’économie de marché et le socialisme redistributif.
Bruno Colmant

Les prochaines années seront affectées d’une tension croissante entre le capitalisme individuel et des forces collectivistes caractérisées par une répression financière, fiscale et inflationniste. Ces frictions seront accentuées par des tensions sociales, elles-mêmes alimentées par des dislocations générationnelles, qu’on constate déjà dans de nombreux pays. Car, dans tous les scenarios envisagés, la jeunesse est sacrifiée, ne pouvant pas accepter l’héritage de la dette publique sous bénéfice d’inventaire.

La vraie question centrale sera désormais de savoir quelle majorité ou génération va imposer sa loi à quelle minorité? Qui sera le garant de la propriété privée? Comment les marchés vont-ils composer avec les pouvoirs souverains? Le chemin sera sinueux entre le libéralisme de l’économie de marché et le socialisme redistributif mais l’instant de vérité de notre modèle social est proche. A un moment, il faudra se débarrasser des vieux réflexes idéologiques des années septante et admettre que la compétitivité de notre économie passera par l'acceptation d’un modèle d’économie de marché.

La mondialisation n’a exprimé que ses effets préalables. Elle n’a pas encore intégré l’histoire réelle. 

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