À chaque capitalisme sa religion

Aujourd’hui, un autre capitalisme se clarifie: il s’agit du modèle chinois, très différent de l’anglo-saxon. ©AFP

Si l’élection de Trump a un mérite, c’est de nous confronter à la réalité du capitalisme anglo-saxon. Ce dernier possède une caractéristique singulière, à savoir celle de négocier le futur.

Bruno Colmant
Administrateur de la Banque Degroof Petercam, membre de l'Académie Royale de Belgique

Par essence, le rôle des marchés financiers est de débattre en permanence, par une confrontation d’anticipations contraires, les valeurs des actifs dans le futur. Or, aujourd’hui, ces mêmes marchés ont renversé le vecteur du temps. Alors qu’auparavant, le travail et le capital étaient partagés sur la base de ce qui était accompli, les marchés financiers ont permis d’emprunter la formation des richesses. Ce phénomène provoque inévitablement un profond basculement de nos économies.

Les sociétés catholiques sont restées très longtemps dans une vision cyclique de l’économie.
Bruno Colmant

Pour bien comprendre ce gigantesque changement, il faut remonter au XVIe siècle, c’est-à-dire au moment de l’émergence du protestantisme, emmené par Luther, Henry VIII mais surtout par Calvin. Ce schisme n’a pas seulement constitué une dislocation avec Rome mais a induit un autre rapport au commerce. En effet, le calvinisme postule que tout être humain doit trouver sa prédestination et que cette dernière est fondée, en partie, sur la réussite matérielle. Il convient donc de déterminer en permanence quel est le meilleur investissement financier. Or, cette démarche ne peut être mise en œuvre qu’en débattant, en permanence et par ajustements successifs, du futur. C’est exactement ce que les marchés financiers effectuent, raison pour laquelle ils se sont d’abord développés dans des pays protestants.

Les sociétés catholiques sont, quant à elles, restées très longtemps dans une vision cyclique de l’économie, rythmée par les saisons, la contemplation et l’accomplissement du temps. Il n’était évidemment pas question d’anticiper ce dernier puisqu’il n’appartient qu’à Dieu. C’est ainsi que lorsqu’on oppose le capitalisme anglo-saxon au capitalisme européen, on distingue, d’une part, Calvin et, d’autre part, Aristote et Thomas d’Aquin. Les pays protestants développèrent une "gentry" commerciale tandis que les communautés catholiques entretinrent un clergé opposé au commerce – et particulièrement celui lié à l’argent – et à la libération par le travail.

L'économie européenne est aujourd’hui diluée dans une mondialisation qu’elle n’a ni choisie, ni déclenchée.
Bruno Colmant

Prédominance du capital

Quand l’inversion au temps et la plongée dans le capitalisme anglo-saxon furent-ils déclenchés? Il y eut, bien sûr, la révolution industrielle du XIXe siècle. Mais, plus récemment, ce fut l’immersion dans le néolibéralisme, dont les nouveaux prophètes politiques furent Thatcher au Royaume-Uni et Reagan aux Etats-Unis. Les années quatre-vingt furent ainsi jalonnées, à leur commencement, par l’instauration du néolibéralisme dans les pays anglo-saxons et, à leur fin, par la chute du communisme. Le capitalisme, devenu entretemps anglo-saxon plutôt que rhénan, perdît son contre-modèle qui, tout en étant un système épouvantable, permettait un renvoi dos-à-dos idéologique. Le travail, qui avait reconstruit un monde dévasté et dépeuplé céda le pas à la prédominance du capital.

Progressivement, les réponses idéologiques et collectives formulées par le pouvoir politique se sont égrenées et atomisées en des adaptations marginales destinées à accompagner la mutation de l’économie. Le néolibéralisme est alors devenu une doctrine politique qu’a consacrée le consensus de Washington de 1990, c’est-à-dire dix principes dérivés de l’École de Chicago avec le soutien du FMI, de la Banque mondiale et du Trésor américain, postulant la libéralisation du capital et le retrait du rôle du gouvernement, sans aucunement faire référence à la protection ou à la promotion du travail. Dès ce moment, tout est devenu marché: "marché" de l’emploi, "marché" des capitaux dans l’effervescence étourdissante d’une salle d’enchères.

On mondialise pour conjurer la mondialisation.
Bruno Colmant

Lorsque le capitalisme européen, rhénan et tempéré fut mélangé dans un capitalisme anglo-saxon fondé sur l’emprunt du futur plutôt que sur le partage de ce qui était accompli, les États se sont engouffrés dans les marchés financiers plutôt que de maintenir une place d’équilibre. Pourquoi? Parce que nous n’avons pas admis, individuellement et collectivement, que la croissance d’après-guerre avait été, pour une grande partie, un effet d’aubaine lié à un choc démographique et une nécessité de reconstruction facilitée par le Plan Marshall. Lorsque les effets de ce rattrapage se sont dissipés, l’État a été interpellé pour continuer à alimenter ce bien-être autour du concept d’État providence. Mais il l’a emprunté au travers de la dette publique. Nous avons donc perverti notre capitalisme rhénan pour emprunter notre propre futur dans une course effrénée.

Profonde mutation

L’économie européenne traverse donc une profonde mutation. Longtemps dominante, elle est aujourd’hui diluée dans une mondialisation qu’elle n’a ni choisie, ni déclenchée. Cette dernière est évidemment heureuse: elle permet la libre circulation des hommes, des biens, des services et des idées. Mais, parfois, cette internationalisation semble même se déployer à son détriment, un peu comme si l’élan d’après-guerre avait été étouffé par la diffusion du modèle anglo-saxon. C’est d’ailleurs, peut-être, une des causes des populismes qui reflètent l’exaspération de populations éreintées par la crise contre leurs gouvernements qui n’ont pas pu les protéger contre la mondialisation anglo-saxonne.

Aujourd’hui, un autre capitalisme se clarifie: il s’agit du modèle chinois, très différent de l’anglo-saxon.
Bruno Colmant

Le danger est que cette dernière ne s’emballe dans une morbide course contre le temps, facilitée par les marchés financiers qui entretiennent leur propre volatilité. La peur de l’avenir conduit à renoncer au présent et à alimenter une fuite éperdue vers des futurs qu’on voudrait paradoxalement conjurer. On mondialise pour conjurer la mondialisation. On spécule pour combattre la spéculation. On abandonne la pensée réfléchie pour conjurer des flux informationnels. En d’autres termes, le capitalisme anglo-saxon mondialisé renforce son propre caractère volatil. Si cette intuition est plausible, alors les chocs qui fracturent l’Europe ne seraient pas de nature idéologique, mais bien d’origine socio-économique, comme si une tempête américaine fouettait nos paysages.

Aujourd’hui, un autre capitalisme se clarifie: il s’agit du modèle chinois, très différent de l’anglo-saxon. C’est, bien sûr, un socialisme de marché sous tutelle étatique, dirigé par une élite bureaucratique. Mais, en Chine, même si l’économie est dirigée, il tente d’encadrer les forces du marché et d’ordonnancer la société. Il est sinueux plutôt que confrontationnel et sans doute plus proche de l’état de nos communautés européennes dans les années cinquante et soixante. Ce capitalisme est donc extrêmement intéressant car certains de ses attributs vont immanquablement s’étendre dans nos pays.

Le centre de gravité du monde glisse vers l’Est du planisphère.
Bruno Colmant

Bien sûr, nous avons des difficultés à en saisir l’évolution qui est très éloignée de nos réflexes culturels alors que l’économie choisie est un subtil mélange d’ondoiements. Pourtant, c’est un modèle qui pourrait succéder, au sein des communautés européennes, aux phases capitalistiques précédentes. Il est inspiré du confucianisme.

Cette morale prône l’harmonie et l’ordre dans la hiérarchie familiale et sociale. On est donc loin des tweets chaotiques de Trump. La chrétienté, catholique puis protestante, cédera-t-elle le pas à Confucius pour la gestion du monde? Ce n’est pas exclu, alors que le centre de gravité du monde glisse vers l’Est du planisphère. Comme aurait pu dire Lao Tseu: "À chaque phase du capitalisme, une religion."

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