À quand l'ingérence étrangère aux élections belges?

Avec la Russie et la Chine connues comme étant les principaux acteurs, il doit être possible de mieux anticiper les cibles de l'ingérence. ©Photo News

Au vu des résultats du scrutin du 26 mai, la Belgique pourrait bien devenir la cible d'ingérence étrangère à l'avenir.

Par Charles Cuvelliez et Jean-Jacques Quisquater
École polytechnique de Bruxelles (ULB) et école polytechnique de Louvain

Depuis les élections présidentielles américaines de 2016 et les soupçons d’ingérence russe qui y sont associés, on a dénombré pas moins de 194 élections dans 124 pays ainsi que 31 référendums. Seuls 20 états auraient subi, durant ces scrutins, l’influence d’une puissance étrangère, en l’occurrence soit de la Russie soit de la Chine, à en croire l’ASPI, l’Australian Strategic Policy Institute, qui a réalisé la première étude quantitative sur le sujet.

Sur les vingt pays recensés, douze sont situés en Europe, quatre en Asie, un au Moyen-Orient, et deux en Amérique latine. Géographiquement, la Russie concentre son action sur l’Europe; la Chine sur l’Asie. À noter que l’Iran s’est invité aux élections israéliennes et le Venezuela (avec l’aide de la Russie) en Colombie.

Si altérer techniquement les élections demeure une opération difficile à mettre en œuvre, la Russie sait que les médias traditionnels ont perdu leur rôle d’arbitre et de garant de l’information.

Cette corrélation géographique ne doit rien au hasard. Dans le cas russe, on peut en effet se poser la question de l’objectif poursuivi par Vladimir Poutine. Se venger de l’Occident à l’origine de la chute de l’URSS? Démontrer à sa population que les autres modèles n’ont pas de sens ou vise-t-il ainsi des politiciens qui lui sont favorables? À tout le moins, tout est bon pourvu que cela contribue à déstabiliser le modèle occidental.

De son côté, si la Chine intervient dans le cadre de scrutins électoraux, ce n’est généralement pas pour favoriser un parti extrême au détriment des autres (sauf à Taïwan). Par son action, elle vise à influencer tous les partis dans un sens favorable aux intérêts du parti communiste, le tout généralement agrémenté de généreux financements à l’économie locale.

Méthodes connues

Les méthodes d’ingérence sont désormais bien connues: usage intensif des réseaux sociaux, amplification des consignes de vote, appel au boycott, visant les groupes d’électeurs stables de façon à doper les votes extrêmes occasionnels, sans compter, bien sûr, les coups d’éclat occasionnels toujours possibles comme le vol et la divulgation d’e-mails d’équipe de campagne ou le piratage des bases de données officielles.

Par son action, la Chine vise à influencer tous les partis dans un sens favorable aux intérêts du parti communiste.

En 2014, en Ukraine, 40 minutes avant d’annoncer le résultat, un virus avait été découvert dans les ordinateurs de la commission électorale. Il s’en est fallu de peu pour qu’on annonce comme vainqueur le candidat ultra-nationaliste d’extrême droite (qui n’avait pourtant récolté que 1% des votes) avec 37% des voix. Sachant ce qui a failli se passer, quelle confiance la population ukrainienne peut-elle encore raisonnablement avoir dans la démocratie?

Empêcher les citoyens de voter, les extraire des listes électorales, détraquer les isoloirs de vote électronique de façon à ce que le vote pour un candidat A soit enregistré comme un vote pour le candidat B ou altérer la transmission des résultats sont d’autres méthodes d’ingérence possibles. Six pays l’ont d’ailleurs subi: la Colombie, les États-Unis, la Finlande, l’Indonésie, la Macédoine du Nord et l’Ukraine. À cet égard, les récents aléas dans la transmission des résultats de votes en Wallonie ont certainement dû donner des sueurs froides à certains…

La manipulation des élections n’est pas un phénomène universel.

Si altérer techniquement les élections demeure une opération difficile à mettre en œuvre, la Russie sait que les médias traditionnels ont perdu leur rôle d’arbitre et de garant de l’information. Rien de plus facile dès alors que de se projeter dans les débats nationaux, désinformer, provoquer des clivages même à contre-courant de ses intérêts de façon à favoriser les extrêmes ou créer de faux profils d’activistes qui défendent les minorités.

Dix états ont été directement concernés par ces stratégies de déstabilisation: la France, Israël, l’Italie, Malte, les Pays-Bas, la Macédoine du Nord, l’Espagne, Taïwan, l’Ukraine et les Etats-Unis. Détail intéressant relevé par les chercheurs de l’ASPI: les pays visés sont ceux dont la population manifeste un mécontentement plus vif contre la démocratie ou qui ont connu des remous populistes voire une montée des partis extrêmes. C’est le cas notamment de la France avec le mouvement des gilets jaunes ou de l’Espagne avec les indépendantistes catalans. Cela tombe sous le sens: un pays instable est a fortiori bien plus facile à manipuler.

Cyberdétection

Face à ces résultats, quelles leçons en tirer? La manipulation des élections n’est pas un phénomène universel. Avec la Russie et la Chine connues comme étant les principaux acteurs, il doit être possible de mieux anticiper les cibles. À cette fin, il apparaît tout aussi nécessaire d’ajuster les capacités de cyberdétection des interférences en les corrélant avec la détection des méthodes plus traditionnelles (financement de partis, identification des groupes d’influence…).

Les démocraties sont de toute façon mal prises avec l’idée d’une surveillance, pour leur propre compte, de ce qui se passe chez elles.

Si on part de l’hypothèse que certains partis plutôt bienveillants à l’égard de la Russie pourraient arriver à un moment donné au pouvoir grâce à ces manipulations, il faudrait aussi impliquer (et financer) des organismes indépendants de cyberdétection qui joueront le rôle de vigie au-dessus de tout soupçon.

Les démocraties sont de toute façon mal prises avec l’idée d’une surveillance, pour leur propre compte, de ce qui se passe chez elles. Une vraie démocratie ne surveille pas sa population mais des pays étrangers. Peut-on dès lors leur en vouloir de n’avoir rien vu venir? Il faut en tout état de cause accélérer les recherches sur ces phénomènes. Après tout, tout ce qu’on sait actuellement, c’est qu’il y a effectivement des interférences mais on n’en connaît ni leur efficacité, ni leur impact.

On manque d’outils pour aider les partis à lutter contre les manipulations qui visent parfois leurs dirigeants.

On ne connaît pas plus l’effet bénéfique des initiatives de fact checking, ni des supposés efforts de Facebook pour préserver les élections (si ce n’est les encarts publicitaires qui prétendent qu’elle fait bien des efforts en ce sens), ni de la législation (comme la répression des fake news) et de l’autorégulation (comme l’interdiction des pubs électorales financées depuis l’étranger, une initiative de Facebook qui aurait d’ailleurs pu l’étendre à d’autres cas de figure).

D’une manière ou d’une autre, on manque d’outils pour aider les partis à lutter contre les manipulations qui visent parfois leurs dirigeants (blackmail) et il faudrait imposer qu’une partie de leur dotation soit consacrée à la cyberintégrité de leur organisation.

Dans le rapport de l’ASPI, la Belgique ne figure pas dans les 20 états visés, depuis 2016, par des tentatives d’ingérence. À tort ou à raison, nous sommes encore perçus comme un pays "trop démocratique" pour constituer une cible de choix. Mais, au vu des résultats des élections du 26 mai dernier, il n’est sans doute plus exclu que nous le devenions.

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