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A qui la faute de la fausse science ?

ULB (Ecares) - UCL (Core)

Les universitaires, professeurs et chercheurs seniors, doivent mettre en garde leurs étudiants et chercheurs juniors contre les revues qui ne valent rien et, de surcroît, chargent des frais de publication aux chercheurs ou aux institutions.

Par Victor Ginsburgh
ULB (Ecares) - UCL (Core)

Récemment, le journal Le Monde lancait une " alerte au business de la fausse science " qui accusait des éditeurs de " pseudo-revues savantes [de publier] des milliers d’articles qui n’ont pas de valeur scientifique ".

Je reçois presque tous les jours des emails de " directeurs " de revues m’expliquant qu’ils ont lu mon dernier article sur ceci ou cela et m’encouragent à leur soumettre un article de la même veine, qui sera " arbitré " (refereed en anglais) par des pairs et qu’ils se feront un plaisir de publier le plus rapidement possible (je me permets d’ajouter, quelle que soit la qualité de mon article).

Comme ce sont des revues consultables gratuitement sur internet (open access), ils me chargeront bien entendu les frais de publication. D’autres m’invitent à coordonner un numéro spécial de leur revue. Je suis sûr que mes collègues en reçoivent tout autant.

Des maisons d’éditions et des revues comme s’il en pleuvaient...

Il suffit d’introduire sur Google les mots « list of fake scientific journals » pour tomber sur 2,95 millions d’entrées.

Il suffit d’introduire sur Google les mots "list of fake scientific journals" pour tomber sur 2,95 millions d’entrées. La première entrée, la " Beall’s list of predatory journals and publishers " contient une liste de 2.425 maisons d’édition et des revues telles que, l’American Journal, tout simplement, l’Advanced Science Research Journal, l’American Society of Registered Nurses, qui publie The journal of Nursing, The Journal of Advanced Practice Nursing, The Chronicle of Nursing, American Nursing Review, Nursing Today, World News & Nursing Report... presque davantage de revues qu’il n’y a d’infirmières dans toute la francophonie européenne.

On ne peut donc reprocher à personne de ne pas faire de la publicité négative concernant ce nouveau domaine commercial. Et on ne peut pas reprocher aux universités de demander aux chercheurs de publier, mais comme le dit Le Monde, les deux naviguent de conserve : " les titres prédateurs prospèrent sur l’injonction faite aux chercheurs de publier beaucoup ".

Et même de vieux singes, comme ce professeur émérite de l’Université de Bordeaux, ex-directeur du département de médecine générale, racontent qu’ils se font piéger.

Alors, ose-je dire, là, cela ne va plus du tout. Je suis aussi professeur, mais seulement honoraire, pas émérite, cela n’existe plus en Belgique, et même si je publie dans des revues qui ne sont pas toujours parmi les 20 ou 30 premières classées, j’essaie, et ne me contente pas de publier le résultat de mes " recherches " sur le site que les universités mettent, à tort, à notre disposition.

Pourquoi à tort ? Parce que l’on y met tout et n’importe quoi, parfois (voire souvent) sans que le manuscrit ait été lu par quiconque d’autre que son producteur. On en est donc au même point que celui des revues bidon dont il est question plus haut, sauf que c’est gratuit, ce qui incite à écrire encore plus, et personne ne gagne, au contraire.

"Il faut publier"

Il est dans l’intérêt de la société scientifique d’éviter de publier n’importe quoi. Et ce n’importe quoi naît évidemment dans les universités et les centres de recherche, en partie parce que « il faut publier ».

Il va de soi qu’il est dans l’intérêt de la société scientifique d’éviter de publier n’importe quoi. Et ce n’importe quoi naît évidemment dans les universités et les centres de recherche, en partie parce que " il faut publier ".

En effet, il faut publier, parce que croire qu’en publiant moins on publiera mieux n’est pas prouvé. Bien au contraire. Il y a bien longtemps, De Solla Price, le créateur de la scientométrie, a montré que qualité et quantité des publications sont souvent liées. Linus Pauling, prix Nobel de chimie en 1954 et prix Nobel de la Paix en 1962 a publié 1.200 articles et livres, dont 850 sont scientifiques. Kenneth Arrow, prix Nobel d’économie, en a plus de 1.000, et ses écrits sont cités 190.000 fois.

Mais, il est évident que les universitaires, professeurs et chercheurs seniors, doivent mettre en garde leurs étudiants et chercheurs juniors contre les revues qui ne valent rien et, de surcroît, chargent des frais de publication aux chercheurs ou aux institutions.

C’est d’ailleurs facile. Il existe dans chaque domaine des revues que tout chercheur senior connaît, soit parce qu’elle ou il en a une connaissance intuitive ou parce que des listes ont été établies par des organisations reconnues. Le CNRS (Ndrl: le centre national de la recherche scientifique en France) fournit par exemple un classement en sciences économiques et de gestion. Ni l’intuition ni les listes ne sont parfaites, mais au moins l’une comme les autres, voire les deux permettent d’éviter des catastrophes majeures.

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