carte blanche

"À quoi bon se réunir en famille à la fin de l’année?"

Professeur de finance (IESEG and Louvain School of Management) et Chief Economist (Waterloo Asset Management)

Le choix d’autoriser les fêtes de fin d’année est cornélien, car les enjeux sont à la fois économiques et sanitaires.

Quand il s’agit de parler des fêtes de fin d’année, l’économiste que je suis ne peut s’empêcher de penser à la consommation et à la croissance économique. Personne ne peut nier l’importance de l’activité économique pour financer les services publics: sans économie florissante, il est difficile de financer la santé ou l’éducation. L’inverse est tout aussi vrai: sans une population active en bonne santé, il est difficile de faire fonctionner l’économie et de financer les services publics. Le choix d’autoriser les fêtes de fin d’année est donc cornélien, car les enjeux sont à la fois économiques et sanitaires.

Population schizophrène

Il en va de la survie des petits commerces et la population est schizophrène sur ce plan: elle se plaint de la disparition des petits commerces et semble approuver les mesures de confinement strictes à leur égard, qui bénéficient aux grandes multinationales qu’elle déclare ne pas aimer. Elle semble également oublier que le commerçant ne peut pas compter sur un salaire ou une indemnité fixe qui tombent à la fin du mois. Plus déroutante est l’absence d’étude scientifique sérieuse qui démontrerait que les petits commerces, hormis les bars et cafétérias, sont des foyers de contagion plus importants que les grandes surfaces.

Ce n’est pas tant l’effondrement du capital économique qui me préoccupe. C’est surtout l’effondrement du capital confiance qui m’inquiète profondément.

Se réunir en famille en fin d’année, c’est effectivement une affaire économique, mais ce n’est pas que ça. S’offrir des cadeaux, c’est un acte consumériste, mais c’est aussi une marque d’attention, de tendresse, voire d’amour avec un petit "a". Notre consumérisme sert aussi à cela, fort heureusement, et nous agissons de la sorte depuis bien longtemps: nous avons commencé à faire preuve d’humanité en offrant des objets à ceux que nous aimions et à ceux que nous perdions.

Qualité de nos existences

Se réunir en famille à la fin de l'année, c’est aussi penser à la qualité de nos existences. L’être humain ne se réduit pas au nombre d’années qu’il affiche à son compteur de vie. Nous avons compté les morts, jour après jour. Combien de messages circulent encore sur les réseaux sociaux pour nous rappeler que nous battons tous les records de mortalité jour après jour, ou pour défendre des idées aussi simplistes que "le tout pour la vie" ou qu’"une vie est une vie" alors que l’obsession est manifestement celle de la mort? Comment défendre l’idée que le décès d’un enfant est aussi grave que le décès d’une personne âgée? Je mentirais si je devais écrire que le décès de ma fille âgée de 13 ans serait moins dévastateur que celui de mon père âgé de 86 ans, que pourtant j’aime tant. Comment défendre le «tout pour la vie» quand la souffrance, physique ou psychique, peut vous dévorer de l’intérieur? Ce sont souvent ces grands moralisateurs devant l’Éternel qui reprochent aux économistes, à tort de mon point de vue, de ne défendre qu’une vision quantitative, ou comptable, de la vie. Paradoxe ultime, cette vision réductrice de nos existences est désormais partagée par beaucoup d’entre nous et elle l’est d’autant plus que la peur de la mort nous terrorise.

Par Mikael Petitjean, professeur et économiste. ©Frank Toussaint

Que le "carpe diem" me semble loin. Il n’est pas un appel à la débauche comme le pensent trop souvent les moralisateurs autodidactes. Dans ce poème écrit par Horace environ 25 ans avant la naissance du Christ, on peut lire: «sapias». "Sois sage" et "filtre tes vins et mesure tes longues espérances à la brièveté de la vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit". C’est aussi une sagesse de vie que d’insister sur la qualité de nos existences, et elle dépend aussi de nos réunions familiales dont la fête de Noël est un symbole culturel très fort.

On nous parle comme à des enfants

Interdire les réunions familiales de fin d’année est une décision d’autant plus contreproductive que la défiance est forte.

Mais le vrai enjeu n’est pas là. Le développement de nos sociétés et la qualité de nos existences dépendent cruellement de la confiance que nous avons à l’égard de nos proches, de nos amis, de nos collègues, des gens que nous croisons dans la vie, et des institutions qui organisent notre vivre ensemble. Il y a eu des lacunes sur les plans organisationnel et communicationnel, à tous les échelons; elles sont compréhensibles, mais cet échec est préoccupant, car il creuse la défiance de la population à l’égard des institutions qui, elles-mêmes, cherchent à se protéger contre les menaces de poursuites judiciaires, en allant jusqu’à s’adresser à la population comme si elle sortait à peine de l’école gardienne. Cette fracture est grave de mon point de vue et elle explique le rejet des recommandations qui viennent "d’en haut" et la méfiance à l’égard des comportements de ceux qui se sentent regardés "de haut".

Les mesures de prohibition fonctionnent rarement et interdire les réunions familiales de fin d’année est une décision d’autant plus contreproductive que la défiance est forte. Ce seront les restrictions et les mesures de distanciation sociale qui ne seront même pas prises en compte. Or, cette défiance est malheureusement très forte en France et en Belgique, comme le démontrent les enquêtes d'acceptabilité sur les intentions de vaccination contre le Covid-19. Ce n’est pas tant l’effondrement du capital économique qui me préoccupe; la destruction créatrice va fonctionner, douloureusement certes, mais elle va permettre de recréer de l’activité, souvent de manière plus efficace qu’auparavant. C’est surtout l’effondrement du capital confiance qui m’inquiète profondément.

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