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Apprendre, comprendre, transmettre

Alors que le monde se complexifie, bien maîtriser notre langue va permettre de nommer et décrire correctement les choses, de développer notre sens critique et de débattre sans tomber dans l'insulte.

Un journaliste et ami, aujourd’hui décédé, faisait sienne la devise suivante : « apprendre pour comprendre et comprendre pour transmettre ».

La volonté de promotion d’un enseignement de qualité semble épouser cette antienne mais les résultats ne sont pas toujours à la hauteur car dans cette devise, en apparence simple, on trouve divers paramètres.

Michel Judkiewicz. ©RV DOC

Tout d’abord, le besoin de curiosité que l’enseignement devrait éveiller et stimuler est un premier pas, suivi par l’acquisition de connaissances (histoire, géographie, arts et littérature, sciences exactes et humaines, etc.).

Toutefois, l’acquisition de connaissances passe, dans une large mesure, par la transmission orale et écrite et il est donc primordial de développer des compétences linguistiques (mots justes, vocabulaire diversifié et précis, syntaxe rigoureuse, richesse du style…).

Ainsi, la connaissance bien développée de la langue maternelle, situation loin d’être universelle, permettrait de nommer les phénomènes et connaissances, de les décrire avec justesse, de les combiner pour avoir une vision holistique et interactive du monde qui nous entoure et d’ainsi développer un sens critique, non point basé sur des croyances ou la pauvreté de certains échanges qui s’auto-renforcent sur les réseaux sociaux, mais sur une analyse rigoureuse et croisée des faits, une discussion ouverte et un débat d’idées à l’écart des arguments d’autorité, anathèmes, grossièretés et insultes. C’est toute la différence entre croire et se persuader de ses croyances et chercher à connaître, en gardant un esprit critique.

L’acquisition de connaissances passe, dans une large mesure, par la transmission orale et écrite et il est donc primordial de développer des compétences linguistiques.

Réfléchir, c'est fatigant

Certes, comme le prétendent certains et l’illustrent beaucoup : réfléchir, c’est fatigant. Il est tellement plus simple d’affirmer ou de répéter de manière péremptoire ce qui s’identifie à nos partis pris idéologiques et d’ainsi balayer toute discussion sereine et argumentée.

Déjà la langue est bien souvent martyrisée dans la vie quotidienne, mais aussi dans la presse. On « pallie à », oubliant ce qu’est un verbe transitif. On se demande « où est-ce qu’on va », rajoutant des mots explétifs à « où on va », on a des expériences « super », plutôt qu'étonnantes ou grandioses… Tout devient "génial" et "hyper bon".

Camus, souvent cité pendant cette pandémie, disait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Un vocabulaire déficient et une syntaxe approximative limitent fortement la capacité à discuter, à dissocier corrélation et causalité, à faire la part des choses et tenter d’appréhender la réalité avec finesse et prudence.

Cette phrase est certainement toujours d’actualité car une langue limitée à l’usage de 600 mots, situation assez fréquente, ne permet guère les nuances et la finesse là où un adulte cultivé maîtrise au-delà de 30.000 mots.

De surcroît, un vocabulaire déficient et une syntaxe approximative limitent fortement la capacité à discuter, à dissocier simultanéité, corrélation et causalité, à faire la part des choses et tenter d’appréhender la réalité avec finesse et prudence alors que tant de situations et phénomènes sont complexes, c’est-à-dire multifactoriels avec des éléments qui interagissent de façon évolutive et inconnue.

Ainsi donc, apprendre pour comprendre et comprendre pour transmettre ne s'achève jamais, de sorte qu’une transmission déclenchera un nouveau cycle d’apprentissage et ainsi de suite, tout au long de la vie, ce qui constitue un bonheur et un rempart inexpugnable contre l’ennui pour qui est atteint de cette curiosité permanente.

Réagir dans l'urgence

Est-ce à dire qu’ainsi nanti on aura réponse à tout ?

Hélas non, car l’époque des Pic de la Mirandole et autres encyclopédies ambulantes est révolue. Et les connaissances augmentent de façon exponentielle. À titre d’exemple, en 2020, on estimait que les connaissances médicales doublaient tous les 73 jours.

A la dure école de la vie, l’examen précède souvent la leçon car il faut réagir au mieux, en terrain inconnu.

Mais surtout, au-delà de cette limite en volume, nous sommes également soumis à la contrainte des situations imprévisibles. En effet, à la dure école de la vie, l’examen précède souvent la leçon car il faut réagir au mieux, en terrain inconnu.

Les catastrophes, épidémies, guerres, effondrements financiers nous confrontent au besoin de réactions rapides sans toujours disposer du temps de la réflexion. Nous passons ainsi notre examen d’abord, et en tirons éventuellement les leçons ultérieurement. D’une certaine manière, la méthode des études de cas exploite cette dynamique depuis des décennies.

Les grandes épidémies, l’incendie de Londres de 1666, le covid, toutes ces crises ont amené, par une sorte d’évolution darwinienne, des modifications d’habitudes, des sélections de structures plus résilientes, la fin d’une certaine inertie ou homéostasie et, par la remise en question de maints aspects de la vie en société, une modification de fonctionnement dans le domaine social, économique, politique, sécuritaire…

Et comme le dit la sagesse populaire: «c’est ainsi que d’un mal peut surgir un bien» surtout si on y travaille avec clarté, esprit critique et sans être soumis à des intérêts partisans. On développera ainsi procédures et outils pour se prémunir de ce que l’on a déjà connu, jusqu’à la prochaine crise d’un genre totalement nouveau où l’examen, une fois de plus, précédera la leçon.

D. Michel Judkiewicz
Ingénieur civil et membre de l’Académie Royale de Belgique

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