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Après la pandémie, l’infodémie et son cortège de fake news

Dans les rues d'Abidjan des panneaux mettent en garde la population à propos des fake news qui circulent sur le coronavirus. ©AFP

Entre les remèdes de grand-mère proposés par les uns et les théories conspirationnistes alimentées par d’autres, il faut décidément bien s’accrocher en cette période de Covid-19 où l’infodémie sévit alors que l’on pensait justement que la pandémie de Covid-19 allait signer le grand retour de la science et de l’information droite et honnête…

Voilà donc maintenant la 5G accusée d’aggraver les symptômes du Covid-19... C’est le dernier complot à la mode qui a abouti dernièrement à l’incendie criminel de 40 pylônes en Grande-Bretagne… qui n’hébergeaient pourtant même pas d’équipements. Dans la foulée, Facebook a dare-dare effacé tous les contenus liant la 5G au Covid-19, histoire d’enrayer au plus vite la propagation de ces fausses informations.

Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez

Ecole Polytechnique UCL et Ecole Polytechnique ULB

De son côté, toujours dans le but de couper court aux fake news, le système de messagerie instantanée WhatsApp limite désormais à un correspondant (au lieu de cinq) la possibilité de retransmettre un message déjà diffusé par d’autres (on les reconnait à la double flèche qui indique que votre correspondant ne l’a pas conçu lui-même, au cas où il ne vous le dirait pas). Auparavant, WhatsApp avait déjà réduit cette proportion de 256 à 5; elle passe désormais de 5 à 1.

Entre les remèdes de grand-mère proposés par les uns et les théories conspirationnistes alimentées par d’autres, il faut décidément bien s’accrocher en cette période de Covid-19 où l’infodémie sévit alors que l’on pensait justement que la pandémie de Covid-19 allait signer le grand retour de la science et de l’information droite et honnête…

Nos croyances, nos souhaits

Que l’on soit scientifique ou non, nos travers humains nous trahissent. Nous sommes tous attirés et souvent piégés par de fausses informations qui circulent internet. Pourquoi? Elles sont simples, directes et toujours présentées comme fiables. Cela nous rassure instinctivement. Et, il faut l’avouer, nous adorons généralement l’info qui fait la Une.  

Or, une information scientifique, si elle veut garder ce statut, se doit d’être complexe, nuancée et incertaine. Elle ne couvre que ce qu’elle peut prouver et ne s’aventurera pas dans les zones d’ombre, là où précisément prolifèrent les fausses informations. Car, c’est un fait, nous avons horreur des questions laissées en suspens. Chacun tentera naturellement d’y apporte ses réponses, en cherchant (et relayant, puisqu’on nous le demande) des réponses qui ne reposent sur rien et qui, dans la majorité des cas, renforcent nos croyances ou nos souhaits.

"Le temps reste un facteur clé. Seules les fausses informations qui ne sont pas encore ancrées dans l’opinion publique sont susceptibles d’être contredites."
Jean-Jacques Quisquater et Charles Cuvelliez
Ecole Polytechnique UCL et Ecole Polytechnique ULB

La science et la santé ont cependant encore un avantage face à la désinformation. Dans une large mesure, ce ne sont pas (encore) des domaines partisans où une opinion affronte une autre. On peut encore compter sur une "vérité scientifique" et des autorités dignes de confiance. La population, elle, a encore foi dans les scientifiques. Ces derniers sont d’ailleurs vus comme les derniers des Mohicans travaillant dans l’intérêt général. Mais le temps presse. On a, semble-t-il, encore confiance dans le scientifique à titre d’individuel, mais cela craque déjà du côté des institutions qui les emploient. Il faut dire qu’entre les think tank, les forums aux relents lobbyistes qui se paient l’appui de scientifiques sur le retour et les fondations qui masquent mal leurs sponsors peu reluisants, on comprend le désarroi de certains.

Les médias sociaux ont heureusement, eux aussi, encore quelques vertus. Une fausse information, s’il s’agit de science, sera une opinion sur des faits qui ne sont supportés ni par des preuves ni par une opinion d’experts reconnus. Partager une information inexacte sur les médias sociaux a aussi plus de chance d’être contredite sur ce même réseau social que dans "la vraie vie". Nos amis sur les réseaux sociaux (plusieurs centaines) sont un panel plus large que les personnes que nous fréquentons dans la vie de tous les jours; des personnes que l’on choisit, elles, parce qu’elles nous ressemblent et partagent généralement les mêmes opinions. Avec plusieurs centaines d’amis sur Facebook, c’est évidemment moins le cas. Et donc, en matière scientifique, ils peuvent plus facilement nous contredire par des faits, des références, des liens vers les sites qui font autorité.

Dans ce cas de figure, comme en atteste une expérience menée à l’université de Georgetown, on a alors davantage de chance de changer d’avis. Pour ce faire, il faudra certes plus d’un contradicteur, mais quelques-uns suffisent. Autrement dit, quand l’un de vos amis poste une fausse information, qu’il a déjà été contredit, n’hésitez pas à en rajouter encore. C’est pour son bien. C’est le contrôle social qui s’exerce.

Ce même effet se manifeste si le réseau social, lui-même, corrige l’information en postant un lien vers une source qui fait autorité ou considérée comme neutre, en proposant, par exemple, un encart comme le fait YouTube avec l’OMS.

Le temps reste toutefois un facteur clé. Cette expérience a en effet montré que seules les fausses informations qui ne sont pas encore ancrées dans l’opinion publique sont susceptibles d’être contredites. Il n’a, par exemple, pas été possible de "désancrer" auprès d’un panel les légendes urbaines qui circulent à propos du vaccin contre la rougeole, la rubéole et les oreillons. Et puis il y aura toujours aussi des personnes que l’on ne parviendra jamais à convaincre de leur erreur de jugement. Même avec des faits indéniables. Il ne faut pas perdre du temps avec eux, nous enseignent les chercheurs…

Media literacy, mode d’emploi

La maitrise des médias est à coup sûr la clé du problème de la désinformation. La maitrise des médias, ou "media literacy", c’est la manière dont on interagit avec les médias. Cela ne s’apprend pas quand on a 5 ans ou 15 ans. C’est quelque chose qui s’apprend tout au long de la vie tant les médias prennent de plus en plus de nouvelles formes technologiques et sociologiques.

La maitrise des médias, c’est bien davantage que vérifier l’information. C’est interagir avec elle, savoir la relayer de la bonne manière, être ouvert au feedback, partager les ressources, collaborer, y apporter son expertise. Car nous avons tous ce devoir d’établir un pont entre ce que nous savons et connaissons et les médias qui en parlent, que ce soit dans les réseaux sociaux, chez nous, avec nos enfants ou nos amis, toujours en veillant à apporter les preuves qui ne feraient pas rougir de honte un Galilée.

De fait, nos enfants ne parviendront jamais à développer leur esprit critique en les forçant à lire des journaux scientifiques dotés de comités de lecture. Il faut au contraire les aider à améliorer les médias que leur génération utilise. Et pour nous, scientifiques, comprendre que ce n’est pas parce qu’on "crée" de la science ou de la connaissance que l’on a automatiquement créé l’information qui l’accompagne. Il nous faut encore aller bien au-delà de Wikipédia ou de la vulgarisation classique.

Pour en savoir plus: MisinfoCon, Trust, Verification, Fact Checking & Beyond, MIT, février 2020

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