carte blanche

Avec Trump c'est plutôt "Make China great again"

Ministre des Affaires étrangères et vice-Chancelier allemand de 1998 à 2005

L’Amérique regardant vers l’ouest dans la Pacifique, et l’Europe se tournant à l’est vers l’Eurasie, la Chine en sortira seule gagnante. Ainsi le véritable danger stratégique de l’ère Trump ne réside-t-il pas dans l’évolution de l’ordre mondial, mais plutôt en ce que les politiques de Trump promettent de " rendre sa grandeur à la Chine ".

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Par Joschka Fischer
Ministre allemand des Affaires étrangères et vice-chancelier de 1998 à 2005

Il est aujourd’hui évident que le XXIe siècle annonce un nouvel ordre mondial. À l’heure où l’incertitude et l’instabilité associées à cette évolution gagnent le monde entier, l’Occident y répond soit par l’inquiétude, soit par la nostalgie de plus anciennes formes d’un nationalisme qui a échoué par le passé, et qui ne saurait fonctionner aujourd’hui.

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Même les optimistes les plus invétérés ne peuvent le contester, le sommet du G7 organisé au Québec a révélé combien l’Occident géopolitique perd aujourd’hui en intégration et en signification à l’échelle mondiale, le grand destructeur d’un ordre crée et mené par l’Amérique n’étant autre que le président des États-Unis lui-même.

Certes, Donald Trump est davantage le symptôme que la cause de cette désintégration. Il n’en demeure pas moins que le président américain accélère considérablement ce processus.

Les racines du malaise occidental remontent à la fin de la guerre froide, lorsque l’ordre mondial bipolaire a cédé la place à la mondialisation économique, permettant l’émergence de nouvelles puissances telles que la Chine. Au cours des décennies qui ont suivi, l’Amérique en est semble-t-il venue à considérer ses alliances de longue date davantage comme un poids que comme un atout.

Sur la mappemonde, la Chine est au milieu

L’Europe et l’Atlantique Nord ont dominé l’économie mondiale pendant quatre siècles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La nouvelle géographie des puissances engendrée par la réorientation du centre de gravité économique mondial depuis la région transatlantique vers l’Asie-Pacifique n’est plus conforme à la carte conceptuelle géopolitique du XXe siècle – et encore moins à celle du XIXe. Bien que les États-Unis demeurent la superpuissance mondiale, la Chine a émergé en tant que force géopolitique et défie d’ores et déjà l’Amérique en tant que leader économique, politique et technologique.

Ceux qui ont visité les coulisses du pouvoir à Pékin savent que les dirigeants chinois disposent de leur propre carte du monde. Sur leur mappemonde, la Chine – "l’Empire du Milieu" – se situe au centre, tandis que l’Europe et les États-Unis sont respectivement relégués sur la gauche et la droite. Autrement dit, l’Amérique et l’Europe – étrange agrégat de petits et grands États nations – apparaissent d’emblée divisées et isolées en marge.

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De son côté, l’Europe navigue en somnambule dans l’actuel interrègne historique. Les Européens se préoccupent principalement de leur introspection, d’animosités ancestrales, et de doux rêves du XIXe siècle, époque à laquelle ils dominaient encore le monde. Cette vision étroite se trouve par ailleurs renforcée par des événements tels que l’élection de Trump et le référendum britannique sur le Brexit.

Mais plutôt que de nous attarder sur les comportements étranges de Trump, nous devons nous rappeler que les évolutions actuelles se sont amorcées avant sa présidence. Le "pivot vers l’Asie" a en effet été initié par l’ancien président américain Barack Obama. Trump a seulement prolongé cette stratégie, dernièrement en rencontrant le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un à Singapour.

Contradictoire et destructeur

Si les politiques de Trump soulèvent de sérieux risques, ce n’est pas parce qu’elles représentent une réorientation stratégique de l’Amérique, qui s’opère en tout état de cause, mais plutôt parce qu’elles se révèlent contradictoire et inutilement destructrices. Lorsque Trump appelle à réduire l’implication militaire américaine au Moyen-Orient, par exemple, il fait tout simplement écho à Obama.

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Malheureusement, en revenant sur l’accord nucléaire avec l’Iran, Trump a accentué le risque d’une guerre dans la région. De même, en s’efforçant activement d’atténuer l’isolement international de la Corée du Nord, pour ne quasiment rien en tirer en retour, le président américain a renforcé la position de la Chine en Asie de l’Est.

La guerre commerciale mondiale menée par Trump est tout aussi contreproductive. En imposant des droits de douanes aux plus proches alliés de l’Amérique, il les jette pour ainsi dire dans les bras de la Chine. Si les exportateurs européens et japonais rencontrent des barrières protectionnistes aux États-Unis, quelle autre option s’offre à eux que l’exploitation du marché chinois?

Malgré le militarisme du président russe Vladimir Poutine en Ukraine de l’Est, et ses manœuvres visant à influencer l’issue d’élections occidentales, une Europe privée de son filet de sécurité nord-atlantique n’a d’autre choix que de se tourner vers l’Eurasie.

Le dernier espoir d’endiguement de la surpuissance chinoise a disparu lorsque Trump a enterré le Partenariat transpacifique.

Le dernier espoir d’endiguement de la surpuissance chinoise a disparu lorsque Trump a enterré le Partenariat transpacifique, qui aurait dressé face à la Chine un rempart gardé par les États-Unis dans la ceinture pacifique.

Le "pivot vers l’Asie" se déroulera par conséquent très différemment d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. En l’absence de politiques conjointes entre les États-Unis et l’UE permettant de maintenir une cohésion transatlantique, l’Occident est voué à faire rapidement partie de l’histoire ancienne. L’Amérique regardant vers l’ouest dans la Pacifique, et l’Europe se tournant à l’est vers l’Eurasie, la Chine en sortira seule gagnante.

Ainsi le véritable danger stratégique de l’ère Trump ne réside-t-il pas dans l’évolution de l’ordre mondial, mais plutôt en ce que les politiques de Trump promettent de "rendre sa grandeur à la Chine".

Copyright: Project Syndicate, 2018.

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