Belges: qui sommes-nous, d'où venons-nous et où allons-nous?

Quel est donc l’intérêt de fonder un ou plusieurs nouveaux États? C'est la question que se pose Raphaël Geerinckx, professeur en géopolitique. Ces entités seront en effet moins riches et moins autonomes que l'Etat unitaire.

 

Curieux État que la Belgique: les Belges ne forment ni un peuple ni un État-nation! Les Belges ont pourtant une identité commune construite dans l’affirmation historique de la diversité des peuples qui l’occupent.

La thèse de l’État unitaire comme étant le ciment de la société belge est une erreur historique. Cessons de croire en la fin annoncée de l’État. Ce qui unit la société belge n’est ni le nationalisme, ni le chauvinisme mais bien l’expression d’une grande diversité culturelle. C’est en définitive dans l’expression de ces différences que réside le contrat social belge: c’est l’union des différences qui fait notre force et notre richesse.

Pour comprendre la Belgique d’aujourd’hui, rappelons d’abord les conditions qui président, au XIXe siècle, à sa création.

Les grandes puissances européennes souhaitent l’émergence d’un état tampon au centre de l’Europe; un état dont la neutralité serait notamment garantie par la présence sur ce territoire, de populations dont les cultures et les langues sont différentes.

Quant aux révolutionnaires belges, ils ont opté pour un pays francophone par opposition aux Pays-Bas qui sont, eux, néerlandophones. À cette époque, seulement 15% de la population parle effectivement le français, le reste des habitants parle des dialectes flamands ou wallons. Le français est, à cette époque, la langue de référence parlée par la bourgeoisie et les milieux diplomatiques.

Une fois l’État belge créé, il s’est très rapidement affirmé sur la scène internationale. Dès la fin du XIXe siècle, il se lance dans l’aventure coloniale à l’instar des grandes puissances de l’époque. Il dépasse ainsi le rôle d’État tampon pour fonder un véritable État.

Un état qui était moderne

Les populations réunies dans ce petit État vivent la révolution industrielle et son corollaire, l’émergence des grandes questions sociales. De sorte que les élites, parlant principalement le français, optent pour une constitution très libérale faisant de la Belgique un des États les plus modernes du monde.

Plus tard, le pays sort victorieux de la première guerre mondiale et exige, à ce titre, de substantielles réparations tant sur le plan économique que territorial. Ces compensations permettent à l’État belge de se consolider sur le plan international.

Cependant, sur le plan interne, ce pays doit toujours faire face à de nombreux conflits sociaux auxquels s’ajoutera dorénavant la question linguistique. Avec la seconde guerre mondiale, les clivages linguistiques et sociaux vont s’accentuer. Paradoxalement, la position de la Belgique sur le plan international se renforce encore.

Dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale, ce pays accueille non seulement le siège de l’Otan mais également la commission européenne. Pour ces hôtes internationaux, ce petit pays présente en effet de nombreux avantages: sa situation géographique au cœur de l’Europe, une ouverture vers la modernité et le progrès, et surtout une population bigarrée maîtrisant différentes langues. La capitale de la Belgique devient ainsi une des principales places diplomatiques du monde, l’un des principaux centres de congrès et de réunion. Elle est aujourd’hui la troisième région la plus riche d’Europe. Cette région est bien sûr le moteur de l’économie belge.

Véritable paradoxe

La Belgique des années 60 est un vrai paradoxe, à la fois moderne et traditionnelle, internationale et locale. En 1967, le mouvement flamand en affirmant à travers le "walen buiten" la nécessité idéologique de l’homogénéité linguistique du territoire flamand, va rompre cet équilibre.

La conséquence de cette rupture est la disparition des personnalités politiques nationales au profit d’une élite communautaire. Les uns, au Nord, n’agissant que dans l’intérêt "national" flamand, les autres, au Sud, se complaisant dans une logique empreinte de clientélisme vont amener la société belge à se recentrer au niveau régional. Les dérives nationalistes flamandes s’amplifièrent stigmatisant dans les années 80 le hérisson fouronnais, plus récemment les bourgmestres de la périphérie bruxelloise.

Durant les 15 dernières années, la société belge s’est donc profondément transformée. La Belgique est devenue État fédéral. On a vu ainsi apparaître une nouvelle génération de politiciens issus essentiellement des entités fédérées. Ces politiciens se sont repliés sur des identités régionales faisant de la langue une frontière politique. Les élites politiques ont construit des identités excluant les autres identifications possibles. Chaque parti n’étant responsable que devant sa communauté linguistique, plus personne ne parle au nom de la Belgique. Il est donc quasiment impossible à la société civile belge de s’exprimer dans son ensemble.

À ce constat s’ajoute une situation interne des plus complexes. La méthode utilisée traditionnellement par les politologues pour analyser la société belge a mis en exergue une série de clivages: linguistique, économique et philosophique. Le fonctionnement de la société traversée par ces différentes lignes de fractures nécessite de nombreux compromis car il faut que chaque groupe d’intérêts (cléricaux-anticléricaux, syndicats-patrons, flamands-francophones) soit satisfait. Cette logique étant relayée par les partis politiques, ceux-ci négocient donc des accords gouvernementaux traduisant un arbitrage entre ces différentes sensibilités philosophiques, économiques ou linguistiques.

Cette manière d’agir a plus ou moins bien fonctionné durant la seconde moitié du XXe siècle, elle s’appuie sur des hommes politiques pragmatiques et sur des familles politiques intimement liées à ces différentes sensibilités. Les équilibres esquissés plus haut se sont lentement transformés en des marchandages de plus en plus complexes. Les gouvernements hantés par les questions communautaires se sont empêtrés dans des réformes institutionnelles de plus en plus opaques.

D’élection en élection, la Belgique n’a cessé inexorablement de se désagréger. Aujourd’hui, les politiques flamands déclinent cette Belgique en déshérence sous le mode "confédéral": moins de Belgique, plus de Régions.

Quel intérêt?

Cette mise en perspective historique devrait nous éclairer sur les difficultés que nous aurions à diviser le pays tant les territoires et les cultures se sont entremêlés.

Concrètement, il y a très peu de chances que la communauté internationale accepte une modification des frontières au cœur de l’Europe. Ce serait ouvrir la porte au démembrement d’autres États comme par exemple l’Espagne. Qui plus est, la liquidation du patrimoine commun serait d’une telle complexité qu’il faudrait sans doute plusieurs dizaines d’années pour arriver à une solution. Sans compter qu’une rupture de la solidarité fédérale entraînerait un appauvrissement certain de l’ensemble des communautés.

Quel est donc l’intérêt de fonder un ou plusieurs nouveaux États? Qui seront moins riches et moins autonomes! L’indépendance d’une région n’offre plus les mêmes avantages qu’au XIXe: les droits de battre monnaie, de lever une armée, etc. ont été délégué à des organisations supranationales.

Cessons de penser la Belgique en terme de transfert de compétences, scindons BHV dans le respect des droits de chacun et permettons à l’État fédéral et aux Régions d’assumer efficacement leur rôle au service du citoyen.

 

Raphaël Geerinckx, maître en sciences politiques et professeur en géopolitique à la Haute Ecole Paul-Henri Spaak

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