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Bruno Latour "L'enjeu n'est pas de régresser ou de se limiter, mais de rétrogresser".

Des gens comme Trump, Farage, Salvini, Bolsonaro et bien d’autres n’ont aucun projet de civilisation. Leur irréalisme les condamne, selon Bruno Latour. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences, est professeur à Sciences Po (Paris). Il mène depuis longtemps une réflexion pointue sur l’écologie politique. Dans son dernier livre *, il analyse comment la dénégation du dérèglement climatique conduit à une économie et une politique " hors sol " et dévastatrices. Aussi propose-t-il de penser autrement le local, le global et leurs relations, de façon à assumer pleinement notre condition de Terrestres.

Interview par
Étienne bastin

En Europe comme aux États-Unis, on assiste en même temps à des poussées écologiques et national-populistes. Comment interprétez-vous ce double phénomène?

C’est le même phénomène enregistré par deux systèmes de représentation distincts, concernant les deux grands problèmes que la gauche n’a jamais su bien traiter: la question du sol et celle du peuple.

Dans les deux cas, c’est une question d’appartenance à la Terre: de manière étroite et ethnique, d’un côté; de manière plus généreuse, de l’autre.

Brusquement, les gens se demandent partout de quelle terre ils dépendent. À droite, la demande de protection porte sur une terre nationale, fantasmée, qui n’a pas d’écologie. Pour les jeunes marcheurs pour le climat, la question écologique est foncièrement existentielle.

©Photo News

Dans les deux cas, l’élément commun est celui de la génération: à droite, l’obsession pour la chimère du grand remplacement traduit le sentiment d’une génération qui se sent menacée. Même sentiment de génération menacée du côté des jeunes qui évoquent, eux, la difficulté des êtres vivants – ours blanc, abeilles, poissons,…

D’un côté, le problème racial, de l’autre, la question élémentaire de savoir si une génération va pouvoir être suivie par une autre.

Ces mouvements recomposent complètement la politique. C’est ce qui explique que tout le monde est perdu, en particulier les partis politiques classiques, qui continuent à penser en termes de production, de distribution, de croissance, etc.

Les partis politiques ne se sont pas encore adaptés à ce que vous appelez le "nouveau régime climatique"? Trump a même quitté l’accord de Paris…

Depuis plusieurs années, la Terre s’invite dans les débats politiques, comme si elle en était devenue un acteur inévitable. C’est un être qui a de la puissance mais qui n’a pas encore d’autorité instituée, et qui pourtant s’installe dans nos vies individuelles et collectives: taxes sur le diesel, régime végétarien etc.

Cet être qui, partout, exerce son autorité informelle, n’a pas encore de souveraineté reconnue, mais cela viendra. La COP, le GIEC, forment certainement les prémisses de futures nouvelles institutions.

Nigel Farage. ©REUTERS

De leur côté, Trump, Farage, Salvini, Bolsonaro et bien d’autres, mènent une révolution conservatrice. Mais c’est une fuite en arrière, littéralement hors-sol. C’est le "On se tire!", provisoirement très efficace mais tellement abstrait par rapport au monde dans lequel on vit.

Ces gens n’ont aucun projet de civilisation. Leur irréalisme les condamne. Regardez la palinodie du Brexit. C’est l’événement le plus important depuis la seconde guerre mondiale, plus important que la chute du mur de Berlin. Ce sont les Anglais qui ont inventé la mondialisation et ils veulent en sortir! Et au bout de trois ans, ils font le compte de tout ce qui les attache à l’Europe. En réalité, l’épreuve du Brexit est un bel hommage rendu à l’Europe.

Nous sommes donc dans un entre-deux. Pour avancer, il faudrait, selon vous "rétrogresser", revenir sur Terre, "atterrir". Comment distinguer "rétrogression" et régression?

Atterrir n’est pas une régression. C’est un virage, une conversion. Il faut réussir à atterrir et à prospérer en même temps. Les passionnés de permaculture – une façon d’atterrir – prétendent pouvoir prospérer, mais avec de nouvelles méthodes.

Dans l’industrie automobile, les ingénieurs découvrent que faire un moteur électrique est plus simple qu’un moteur thermique: progrès ou régression? Voilà deux exemples typiques de la situation dans laquelle nous sommes.

L’enjeu n’est pas de régresser ou non, de se limiter ou non, mais d’atterrir, de "rétrogresser". Beaucoup de gens ont compris cette nécessité et tout le monde cherche dans toutes les directions.

Atterrir, c’est retrouver ce que la globalisation avait complètement laminé, à savoir qu’il y a une multiplicité de façon d’occuper la Terre.

Pourquoi est-ce que l’élevage moderne se définirait uniquement par d’immenses porcheries industrielles? On cherche maintenant des alternatives, et c’est un signe qu’on a commencé à changer de monde. La forme moderniste du progrès a été remplacée par l’exploration, l’expérimentation, l’égaiement.

Personne n’a l’expérience de l’atterrissage d’une civilisation aussi lourdement équipée en termes d’infrastructures. C’est une des raisons pour laquelle les partis de l’ancienne politique sont perdus. Personne ne sait comment transformer une société industrielle comme la nôtre. Du point de vue politique, le vrai clivage ne se joue plus entre gauche et droite mais entre ceux qui veulent atterrir et ceux qui rêvent de se "tirer".

Vous êtes d’ailleurs critique avec tous les partis politiques. Mais s’ils n’ont pas de solution, qui peut faire quoi?

©Photo News

Un parti n’est que la synthèse et la simplification d’une multiplicité d’actions de la société civile. C’est le rôle d’un parti politique: organiser l’offre de solutions.

Les partis dont on déplore la disparition ont mis un siècle à faire la synthèse du débat sur la question sociale. Il y aura donc de nouveaux partis politiques quand il y aura eu suffisamment d’expérimentations dans la société civile pour que les synthèses deviennent pertinentes.

Dans 20 ans, on aura retrouvé des partis. Mais aucun parti – ni même un État – ne peut faire le travail à la place de la société civile.

Notre catégorisation classique qui distingue le "local" du "global" est-elle inadaptée?

Effectivement, atterrir, ce n’est pas s’enfermer dans le local d’un terroir ou de frontières nationales. La question écologique transgresse toutes les limites: les nuages de pollution, une épidémie, un fleuve malade, etc., ignorent les frontières.

Prenez n’importe quelle situation, que ce soit la pollution des eaux ou la résistance aux antibiotiques, chaque fois la configuration local/global est différente. C’est pour ça que la tâche de description et d’analyse de chaque situation est colossale. Et si on ne le fait pas, on revient toujours à une métrique simple, soit locale soit globale, alors que ce n’est ni l’un ni l’autre mais les deux à la fois. L’État hérité d’après-guerre n’est lui-même pas équipé pour répondre à ces défis.

Dans l’un de vos ouvrages, vous écrivez: "C’est parce que le caractère évident de la menace ne nous fera pas changer qu’il faut se préparer à refaire de la politique". Qu’est-ce à dire?

©AFP

On croit que devant une grande menace, la mobilisation est inéluctable. C’est le problème des tenants de l’effondrement qui pensent que quand les gens seront complètement paniqués, ils changeront. Mais rien n’est moins sûr. En 1945, en Allemagne, tout le monde savait que la guerre était perdue mais c’est pourtant l’année où il y a eu le plus de morts dans le pays.

L’effondrement est paralysant; il n’y a de mobilisation politique que si l’on sait qu’on peut agir. La politique, c’est l’anti-destin. Même remarque avec le "Il n’y a pas d’alternative" des néolibéraux, c’est de l’anti-politique. Remplacer ce néolibéralisme par la fatalité de l’effondrement ne changera rien. Le "collapse" n’a pas d’effet politique dynamisant. Une politique qui ne serait pas une politique du possible, de l’action, du mouvement, de la prospérité et même de la joie, je ne vois pas à quoi ça ressemblerait. D’autres politiques possibles. Comme le disent d’ailleurs les collapsologues: "Une autre fin du monde est possible"!

* Où atterrir? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour, Ed. La Découverte., 2017, 160 p., 12€

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