Bruxelles trie, Bruxelles recycle, la Flandre en profite

Le taux de recyclage bruxellois plafonnerait à 30% alors qu’il atteindrait 65% en Wallonie et même 70% en Flandre. ©Photo News

9 mars 2018, 8h45. Une journée classique, morose et pluvieuse. Je suis pressé, la réunion de rédaction va débuter dans quelques minutes. Je slalome entre les passants, les voitures et les ordures. Un parcours du combattant. Les sacs poubelles sont plus nombreux qu’à l’accoutumée; probablement des oubliés des tournées matinales. Plus surprenant, ils sont orange. Devant moi, une vieille dame maugrée: “Ces foutus sacs poubelles qui trainent et qui polluent la ville. De toute façon ils sont tous brûlés ensemble.”

Antoine Hick et Charlotte Maréchal
Étudiants à l'IHECS

Bizarre. En arrivant à la rédaction, j’en touche un mot à une collègue intriguée. Depuis quand la capitale récolte-t-elle des sacs orange? La question mérite d’être posée. Autour de nous, personne n’a de vraie réponse. Le voilà, notre sujet du jour. Nous décidons de mener l’enquête en binôme. Une investigation qui va s’avérer plus sinueuse que prévu.

Qui est à l’origine du projet?

Quelques recherches préalables nous apprennent que c’est Fadila Laanan, la secrétaire d’État bruxelloise en charge de la collecte et du traitement des déchets qui a dressé les plans du projet du “sac orange”. L’objectif étant de satisfaire les exigences de l’Union européenne en termes de recyclage. Selon nos informations, le taux de recyclage bruxellois plafonnerait à 30% alors qu’il atteindrait 65% en Wallonie et même 70% en Flandre. Une étiquette de mauvaise élève dont Laanan se passerait bien. Elle a donc posé les premiers jalons d’un projet qui prend de l’ampleur au sein de la capitale. Mais quel est le principal avantage des sacs orange et que contiennent-ils?

50%
Déchets organiques
Les déchets organiques constituent près de 50% du contenu de ces sacs blancs.

Ils renferment les déchets organiques - ou déchets alimentaires – soit les restes de repas, les épluchures de fruits et légumes, les sachets de thé, les mouchoirs ou serviettes en papier voire même le marc de café. Ils permettent donc de faire le tri entre les déchets organiques et non organiques alors qu’auparavant tout était flanqué dans le même sac blanc. Sachant que les déchets organiques constituent près de 50% du contenu de ces sacs blancs, il s’agissait d’un tri nécessaire.

Testé en 2016 dans plusieurs communes pilotes, le sac orange a fait son irruption dans le quotidien des Bruxellois dès début 2017. Depuis, l'initiative est généralisée à l’ensemble du territoire de la capitale, mais toujours sur base volontaire.

Première étape, la collecte

Les ménages peuvent donc, s’ils le désirent, trier, séparer leurs déchets. Les sacs remplis sont ensuite déposés sur le trottoir. Jusqu’ici, tout va bien. Mais qu’advient-il des déchets par la suite? C’est alors au tour de Bruxelles-Propreté d’entrer en jeu. Sous l’autorité directe de la secrétaire d’État et financé intégralement par le gouvernement bruxellois, l’organisme est chargé de la collecte et du traitement des déchets. En d’autres termes, une fois par semaine, un camion mandaté par Bruxelles-Propreté, sillonne les trottoirs et moissonne les sacs. Il y a aujourd’hui deux tournées hebdomadaires de sacs blancs, une tournée de sacs jaunes (cartons), bleus (PMC), verts (déchets verts) et une tournée spéciale sacs orange, ajoutée en 2017.

Si on se dit que 50% des déchets blancs sont les déchets organiques, on pourrait décider de remplacer une tournée de sacs blancs par une tournée de sacs organiques, ça me paraîtrait logique et de nature à soulager la charge des tournées.
Arnaud Pinxteren
Député bruxellois Ecolo

Nous avons rencontré Arnaud Pinxteren qui, en tant que député bruxellois écolo, soutient la démarche des sacs orange, mais déplore un manque d’organisation: "Si on se dit que 50% des déchets blancs sont les déchets organiques, on pourrait décider de remplacer une tournée de sacs blancs par une tournée de sacs organiques, ça me paraîtrait logique et de nature à soulager la charge des tournées. Aujourd’hui, on fait tout, et ça devient compliqué."

Surtout que la contenance maximale des sacs orange n’atteint que 30 litres, ils sont logiquement donc plus petits (et plus lourds). Cela expliquerait le grand nombre d’oubliés sur la voirie par mégarde ou par inattention. La vieille dame avait donc une bonne raison de se plaindre ce matin, il ne s’agissait probablement pas d’un cas isolé. Toujours est-il qu’une fois par semaine, les sacs orange sont empilés dans les camions de Bruxelles-Propreté et transportés vers leur prochaine destination.

Deuxième étape, Neder-Over-Hembeek pour le transfert

Direction le nord de la capitale et plus particulièrement le site principal de Suez. Payé par Bruxelles-Propreté, le groupe industriel est en charge du transfert et du traitement des déchets organiques. Ils sont liés à l’organisme bruxellois par un contrat suite à un appel d’offres public gagné.

Les camions ayant effectué la collecte viennent vider leur contenu sur une dalle couverte, dans des alvéoles spécifiques. Nous rechargeons ensuite les déchets dans des semi-remorques qui peuvent transporter davantage de matières.
Marion Clisson
Porte-parole de Suez

En pratique, comment cela se passe-t-il? "Les camions ayant effectué la collecte viennent vider leur contenu sur une dalle couverte, dans des alvéoles spécifiques. Nous rechargeons ensuite les déchets dans des semi-remorques qui peuvent transporter davantage de matières", explique Marion Clisson, porte-parole de Suez. À partir de là, la ville de Bruxelles n’a donc plus son mot à dire, c’est l’entreprise privée qui prend la main. Pour des raisons sanitaires et olfactives évidentes, les déchets ne restent que temporairement sur le site, entre 24 et 36 heures. 4 à 5 fois par semaine, les semi-remorques évacuent les déchets vers leur destination finale. Et quelle est cette destination finale? C’est là que ça se corse.

Troisième étape, fort fort lointain

Bruxelles ne dispose en effet pas d’une usine de biométhanisation, unité qui permet de transformer les déchets organiques en biogaz[1]. Le projet est sur la table depuis de longues années, plusieurs études ont été faites à ce sujet, mais ça n’avance pas. “À l’époque, au début des années 2000, on avait péché par excès d’ambition. On visait une usine qui pouvait accueillir 40.000 tonnes de déchets, alors que 20.000 tonnes auraient été suffisantes. Aujourd’hui, on en est à la troisième étude, et je me dis, 'vous allez encore en faire combien'. Il faut aller beaucoup plus loin dans le changement et cette évolution de mentalité”, clame Arnaud Pinxteren.

Les déchets bruxellois doivent être envoyés dans des usines de biométhanisation ailleurs en Belgique, car Bruxelles ne dispose d'aucune usine de biométhanisation. ©BELGAIMAGE

En conséquence, les déchets bruxellois doivent être envoyés dans des usines de biométhanisation ailleurs en Belgique. “50% des déchets organiques sont traités à Ypres et 50% à Lixhe, près de Visé”, nous confirme Marion Clisson. Les semi-remorques doivent donc respectivement rouler 123km et 113km pour atteindre leur destination finale. Un paradoxe écologique, non? Les Bruxellois trient... et leurs déchets sont ensuite envoyés à une centaine de kilomètres de la capitale.

Et qu’advient-il ensuite de ces déchets, une fois qu’ils sont arrivés à destination? À Ypres, les déchets organiques sont transformés, par le principe de la biométhanisation, en méthane, un gaz qui peut être, par la suite, valorisé en énergie. Le résidu de cette transformation, le digestat, retourne à l’agriculture. À Lixhe, les bio-déchets deviennent du compost et sont directement revendus aux agriculteurs de la région.

“Bruxelles perd deux fois dans ce processus. On perd une première fois, parce qu’on envoie ces déchets à Ypres ou à Lixhe donc, d’un point de vue environnemental, c’est pas dingue puisqu’on fait circuler des camions, etc. On perd une deuxième fois, parce que ces déchets peuvent être valorisés au niveau des objectifs environnementaux et climatiques que la Région flamande (pour les déchets qui sont envoyés à Ypres) s’est donnés. Au contraire, Bruxelles ne parvient donc pas à utiliser ces ressources pour atteindre ses objectifs, renchérit Arnaud Pinxteren. Les déchets organiques  sont transformés en biogaz, et donc en nouvelles ressources. En d’autres termes, la Région flamande profiterait du tri effectué par les Bruxellois. Est-ce vraiment le cas?

Retourner des nutriments en zone rurale pour l’agriculture, ça a du sens, mais les envoyer à Ypres n’est peut être pas très malin!
Patrick Gérin
Spécialiste en écologie à l’UCL

Nous avons contacté Patrick Gérin, spécialiste en écologie à l’UCL. Face à la problématique, il tient à relativiser quelque peu: “Il est bien clair que dans l’absolu, dans un monde idéal, on va transformer les déchets sur place et méthaniser sur place. Mais dans un monde idéal, on produit ses aliments sur place aussi.” Il fait alors référence au cycle des nutriments. Aujourd’hui, les aliments sont importés des zones rurales vers les zones urbaines. Pour pouvoir produire ces aliments, l’agriculture a besoin de nutriments, qui peuvent provenir du recyclage des déchets organiques. Un cercle vertueux qui est quelque peu terni par l’expédition des déchets vers Ypres. “Retourner des nutriments en zone rurale pour l’agriculture, ça a du sens, mais les envoyer à Ypres n’est peut être pas très malin!”

Bruxelles dans une impasse à long terme?

Deux raisons expliquent la méfiance du spécialiste. Premièrement, la Région flamande est surchargée en nutriments dû à un élevage de bovins intensif. Il aurait donc été plus judicieux d’envoyer tous les déchets - et donc les nutriments qui en découlent - vers la Région wallonne. Deuxièmement, l’usine de biométhanisation d’Ypres est une solution à court, voire moyen terme. Selon nos informations, elle accueille actuellement environ 4.000 à 5.000 tonnes de bio-déchets bruxellois annuels. Si, dans les prochaines années, ce chiffre venait à augmenter et atteindre 10.000 ou 15.000 tonnes, l’usine ne serait plus en mesure de tout prendre en charge. Un obstacle de plus pour Bruxelles qui serait donc tiraillée entre l’absence de prise en charge propre à la ville et l’incapacité des usines externes à supporter l’ensemble des bio-déchets bruxellois.

Il est temps de rentrer dans une logique de circularité et concevoir ce qui est produit par les ménages comme des ressources – comme l’Europe veut nous le faire comprendre - et pas des déchets.
Arnaud Pinxteren
Député bruxellois Ecolo

Le député et le scientifique s’accordent sur un point: le projet des sacs orange, initié par Fadila Laanan, a eu le mérite de “lancer la machine”, de conscientiser la population. Mais comme le rappelle Patrick Gérin, Bruxelles a vingt ans de retard sur le reste de l’Europe en matière d’écologie.” “Il est temps de rentrer dans une logique de circularité et concevoir ce qui est produit par les ménages comme des ressources – comme l’Europe veut nous le faire comprendre - et pas des déchets”, renchérit Arnaud Pinxteren. Ce n’est donc qu’un début, Bruxelles doit se montrer plus ambitieuse. Et ce, malgré un chemin semé d'embûches. Une pensée pour la vieille dame traverse alors mon esprit. C’est grâce à elle que nous en sommes arrivés là. Non, les déchets bruxellois ne sont pas tous brûlés en même temps. Si jamais je la recroise demain matin, je lui expliquerai.

[1] Ce biogaz peut ensuite être valorisé en filière énergétique pour alimenter des chaudières ou encore des turbines créant de l’électricité.

 

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