Camp David II: échec et fable

Il y a 10 ans, en juillet 2000, le président Clinton réunissait, à Camp David, Yasser Arafat et Ehud Barak pour un sommet de la dernière chance… Après 15 jours de laborieuses tractations, la montagne n’a même pas accouché d’une souris… Mais une fable a commencé à circuler dans les médias occidentaux: Arafat a refusé l’offre généreuse de Barak, d’où l’échec du sommet.

Yasser Arafat n’était pas très enthousiaste pour participer à un sommet organisé à la hâte, avec un dirigeant israélien qui n’avait plus de majorité à la Knesset et donc était incapable de décider quoi que ce soit. Arafat a fait état de sa réticence au président américain. Mais celui-ci tenait à terminer son second mandat sur un coup d’éclat.

Le sommet était censé s’attaquer au noyau dur du conflit, les dossiers du statut final: Jérusalem, les réfugiés, les colonies, les frontières. Il n’y a plus de place pour la tactique de "l’ambiguïté constructive" et des manœuvres dilatoires. Il faut jouer cartes sur table.

Pour les Palestiniens, l’essentiel était de fonder la négociation sur les principes du droit: essentiellement les résolutions 194 (qui concerne les réfugiés) et 242 (qui concerne les territoires occupés).

Les Israéliens ne l’entendent pas de cette oreille. D’entrée de jeu, ils ont affirmé vouloir conserver le contrôle de la frontière orientale de la Cisjordanie. Ils ont réitéré leur demande de créer des blocs de colonies en Cisjordanie regroupant 70 à 80 % des colons et ont refusé le principe du retour des réfugiés et du partage de souveraineté sur Jérusalem.

Deux méthodes

L’attachement des Palestiniens aux "principes de la légalité internationale" entrait en collision avec la "méthodologie" imposée par Barak et Clinton. Les Israéliens voulaient atteindre des "compromis" acceptables pour Israël en marchandant les droits palestiniens, tandis que la partie palestinienne cherchait à fixer les principes devant servir de point de départ pour la négociation concrète.

Ainsi les Israéliens ont proposé de rendre aux Palestiniens d’annexer 10,5 % de la Cisjordanie et de continuer à occuper militairement 10 % pour une durée de 20 ans, ce qui fait un total de 20,5 % soustraits à la souveraineté palestinienne. Le territoire rendu serait découpé en 3 morceaux, reliés entre eux par des passages routiers sous souveraineté israélienne. En ce qui concerne la question des réfugiés, les Israéliens refusaient l’inscription de toute référence à leur "responsabilité" dans le drame des réfugiés. "Le droit au retour" est totalement rejeté, même si les Palestiniens se disent prêts à examiner les modalités concrètes et acceptables d’exercice de ce droit.

C’était le dossier de Jérusalem qui s’avérait le plus explosif. Ayant occupé la partie arabe de Jérusalem en 1967, l’ayant annexée en élargissant, par vingt fois, les limites municipales de Jérusalem-Est, expropriant les propriétaires palestiniens, les négociateurs israéliens ont accepté de restituer à l’autorité palestinienne certains villages de la périphérie, proposant aux Palestiniens d’installer leur capitale à Abu Dis, dans la périphérie de Jérusalem. Mais ils refusaient catégoriquement le partage de la souveraineté sur la ville arabe. Tout au plus, se disent-ils disposés à envisager une "gestion autonome" des quartiers palestiniens.

Ainsi, sur tous les dossiers délicats, l’impasse était quasi totale. Mais c’est Jérusalem qui a focalisé tous les malentendus. A la proposition palestinienne suggérant que "la souveraineté à Jérusalem-Est sera palestinienne, là où la population est arabe; et israélienne, là où la population est juive", les Israéliens rétorquent que "Jérusalem est la capitale éternelle et indivisible d’Israël".

Le dimanche 16 juillet, pressentant l’échec, le président Clinton a tenté, une dernière fois, non pas d’amener les Israéliens à se plier aux règles de droit, mais d’infléchir davantage la position palestinienne. Arafat a eu le sentiment qu’il se trouvait seul face à un tandem israélo-américain. Pour briser les résistances d’Arafat, les Américains ont recouru à une tactique inattendue: briser le consensus palestinien. Mais sans succès.

Echec et fable

Le 25 juillet, le sommet est clos sur un constat d’échec. Sur l’essentiel notamment la question des réfugiés et de Jérusalem, on n’a pas pu faire sauter le verrou. Le sommet de Camp David s’est soldé par un échec, mais a produit une fable, celle de "l’offre généreuse" de Barak, mythe repris en chœur et sans discernement par les médias occidentaux. Or aucun dirigeant palestinien, si modéré fût-il, ne pouvait souscrire à des propositions aussi farfelues. Si Barak s’est rangé à l’idée "d’État palestinien", il ne faisait pas mystère, pour autant, de sa volonté de le "découper" en quatre cantons séparés, encerclés par des blocs de colonies, ce qui revient – dans les faits – à lui enlever toute substance et toute viabilité. Le sommet de Camp David aura révélé la manière dont l’Amérique s’acquitte de son rôle d’intermédiaire honnête et dont

Israël envisage "l’État palestinien". En faisant la part belle à la logique de la sécurité pour Israël au détriment de l’exigence d’équité pour la Palestine, l’Amérique a bien montré "le camp" dans lequel elle se range, faisant fi des aspirations nationales du peuple palestinien. C’est bien un cas flagrant des "violences de la paix".

Bichara Khader, Professeur à la Faculté de sciences politiques, économiques et sociales de l’UCL

 

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