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interview

Caroline Fourest: "Personne ne peut s'ériger en juge implacable de l'histoire"

©JF PAGA

Dans son dernier essai, "Génération offensée: De la police de la culture à la police de la pensée" (Grasset), l’essayiste et militante féministe Caroline Fourest s’interrogeait sur cette nouvelle génération, nourrie aux réseaux sociaux, qui s’offense de tout et rêve de tout interdire au nom des sensibilités et des identités. Face à ceux qui aujourd’hui aspirent à déboulonner les statues pour lutter contre le racisme, elle plaide pour un point de vue universaliste et s’oppose à la moralisation l’histoire.

Suite au meurtre de George Floyd et à l’internationalisation du mouvement "Black Lives Matter", certains veulent déboulonner les statues de figures de la colonisation, tandis que d’autres appellent à contextualiser. Comment procéder à cette contextualisation? 

Personne ne peut s’ériger en juge implacable de l’histoire. C’est toujours facile de regarder le passé avec les yeux d’aujourd’hui. La jeunesse actuelle a appris à se politiser par l’instantanée des réseaux sociaux, par nature très décontextualisés. L’enjeu majeur de l’école devrait être d’enseigner le libre examen, l’esprit critique et l’esprit de contexte. C’est un véritable combat, car aujourd’hui tout se vaut.

L’universalisme est un idéal exigeant. Il exige de la subtilité, le goût de la complexité. En revanche, l’identitarisme ne demande aucun effort. Il faut remettre chaque chose à sa place. La base de l’antiracisme consiste à apprendre à se mettre dans la peau de l’autre. Il faut avoir l’intelligence de faire un bout de trajet jusqu’aux hommes et aux femmes du passé. Si on doit déboulonner toutes les statues d’hommes qui ont tenu des propos racistes, sexistes ou homophobes, il n’y aura plus une statue debout. Nous allons devenir comme les États-Unis, avec des numéros à la place des noms, et moins de mémoire. Or, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le fait d’avoir moins de mémoire ne permet pas de se défaire des démons du passé.

Vous écriviez notamment: "Il suffit qu’un petit groupe d’inquisiteurs se disent offensés pour obtenir les excuses d’une star, le retrait d’un dessin, d’un produit ou d’une pièce de théâtre. Ces polémiques dessinent de vraies lignes de fractures, au sein de l’antiracisme et entre les générations." Aujourd’hui, ce sont les statues qui posent problème ou le film "Autant en emporte le vent". Où va-t-on mettre la limite? Où s’arrêter dans ce processus qui paraît sans fin?  

"La tendance est à la purification et à la censure. Et le pire, c’est que cette demande émane des jeunes générations."
Caroline Fourest
Essayiste

La tendance est à la purification et à la censure. Et le pire, c’est que cette demande émane des jeunes générations. Quand la jeunesse demande la censure, c’est qu’elle n’est plus du côté de la liberté; un drapeau qu’elle abandonne aujourd’hui à l’extrême droite. Il s’agit d’un premier danger.

Le second danger consiste à développer une vision de la culture aseptisée et abêtie, qui ne fait plus confiance à l’intelligence des gens. Les anciennes générations savaient replacer les choses dans leur contexte. Réaliser "Autant en emporte le vent" aujourd’hui serait évidemment problématique, mais vouloir qu’on change une œuvre parce qu’on pense que les gens ne sont pas assez intelligents pour savoir qu’elle est datée, c’est idiot. Et sans fin. Il faut ajouter de la création à la création plutôt que d’empêcher la pluralité des regards. On ne bâtit pas en purifiant le passé et la culture. Nous devons créer de nouvelles statues, si possible plus féminines, en l’honneur des gens qui ont participé à l’émancipation. Mais si on regarde du côté des héros des luttes pour l’émancipation, on trouvera aussi des hommes qui étaient homophobes ou sexistes. Et alors? Ne va-t-on pas reconnaitre à quelqu’un qui a lutté pour l’abolition de l’esclavage son apport pour l’humanité sous prétexte qu’il était machiste ou homophobe?

C’est notre rapport à l’histoire qui est en train de changer?

Oui, tout à fait. On ne pense plus l’histoire comme une histoire commune, mais comme une juxtaposition d’histoires communautaires. Nous ne sommes plus capables de faire la part entre ce que quelqu’un a apporté de bien ou de moins bien à l’ensemble de la communauté humaine. Chacun regarde ce qui l’arrange, en fonction d’une facette de son identité. Les mouvements antiracistes se concentrent uniquement sur le racisme; les mouvements féministes uniquement sur la question des femmes, les mouvements homos uniquement sur la question des homosexuels. Mais ce n’est pas comme ça que fonctionne l’identité ou l’humanité.

Nous avons tous plusieurs couches d’identité. Sans doute Churchill était-il un peu antisémite ou raciste, comme l’a écrit un manifestant sur sa statue à Londres, mais ce n’est pas le sujet! Il a contribué à défaire la plus grande menace totalitaire de l’histoire humaine récente, en l’occurrence le nazisme. Cela mérite un peu de respect. C’était quand même bien plus difficile que de taguer "raciste" sur une statue…

Les luttes sociétales ont-elles tendance à s’américaniser? 

Oui, pour le meilleur et pour le pire. J’appartiens à une génération qui s’est inspirée du mouvement "Act up" américain pour apprendre la force d’afficher sa fierté d’être homosexuel. Je comprends donc qu’on puisse aller chercher des outils de fierté aux États-Unis lorsqu’on est minoritaire. Mais je suis aussi de cette génération pour laquelle l’égalité en droit s’obtient par un long travail de conviction universaliste. C’est ce qui fait que nos droits sont plus protégés en Europe qu’aux États-Unis. Ici, on prend le temps de se parler, de se convaincre. Une fois qu’une loi a été adoptée, elle est admise parce qu’on a réalisé ce travail préalable.

Quand on cède à la facilité de la politique d’identité, on conforte les stéréotypes en accréditant l’idée d’une différence irréductible entre noirs et blancs – ce que soutiennent à la fois les suprématistes blancs et certains identitaires noirs – au lieu de les déconstruire et d’avancer vers le mélange. Or, l’objectif de l’antiracisme, c’est le métissage. Importer ce qui marche le moins bien aux États-Unis, les tensions liées au traumatisme de la ségrégation et la caricature des identités, n’est pas une bonne idée. Il faut trier. Se réveiller face au harcèlement sexuel, c’est un bienfait universel; considérer qu’on ne peut jamais tomber amoureux au travail moins… On peut prendre conscience de ces maux ancestraux, sans renoncer à la nuance. Notre racisme est plus postcolonial que post-ségrégation. Mine de rien, cela change la façon de le combattre efficacement.

Des expressions comme "racisme systémique" ou "privilège blanc" vous semblent-elles justes?

"En Europe, nous avons moins besoin de soigner les séquelles de la ségrégation que d'empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Ce jour-là, le racisme d’état existera vraiment."
Caroline Fourest
Essayiste

Le mot "systémique" est très ambigu. On l’utilise pour accréditer l’idée d’un "système" favorisant le "racisme d’état". Or, considérer que nous subissons aujourd’hui un racisme d’état, c’est estimer que nous vivons toujours à l’époque de la ségrégation, comme si toutes les luttes pour l’émancipation n’avaient pas eu lieu. Le fait qu’il existe des préjugés et un racisme d’État, tout est mis au même niveau. C’est tout simplement infâme de penser qu’il existe un racisme institutionnel, ne serait-ce que pour ces hommes et ces femmes qui ont brisé ces chaines et gagné l’indépendance.

Les jeunes générations ont "l’épiderme douillet". Ils ne font guère de différence entre des insultes ou des discriminations condamnables par la loi, et une oppression d’État. On se demande comment ces êtres sensibles auraient tenu dans les périodes antérieures, sous la ségrégation ou l’apartheid, face à un véritable racisme d’état. Aux États-Unis, c’est un peu différent, car Trump a bien choisi de flatter le camp des suprémacistes blancs. La Maison-Blanche actuelle semble incarner une forme de nostalgie pour cette époque. Dans ce cas-là, je comprends qu’on s’inquiète de voir revenir un racisme endémique. Mais, en Europe, nous avons des lois contre le racisme et des gouvernements acquis à la diversité. Ce qui ne doit pas nous empêcher de dénoncer le racisme venant de la société ou de la police, qui s’est aggravé.

Faut-il pour autant parler de "privilège blanc"? Bien sûr qu’être blanc est plus facile, mais avec ce mot on transforme une non-discrimination en problème. Au lieu d’entendre les discriminés, on entend des Blancs pleurer parce qu’ils ne le sont pas! Lorsqu’on voit des Blancs s’agenouiller pour laver les pieds de Noirs aux États-Unis, on se dit que ces photos vont régaler la propagande d’extrême droite. Or, en Europe, nous avons moins besoin de soigner les séquelles de la ségrégation que d’empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Ce jour-là, le racisme d’état existera vraiment. Il ne faut pas jouer avec le feu des assignations identitaires.

Vous dites aussi que "la lutte des" races "a supplanté la lutte des classes". Derrière les injustices raciales, il y a aussi les injustices sociales. Une forme de convergence des luttes est-elle envisageable dans le contexte de la crise économique qui s’annonce?

Il y a vingt ans, la gauche considérait que la question des discriminations était secondaire par rapport à celle de la révolution sociale et du "Grand Soir". Aujourd’hui, on cède à la facilité et on pense tout en termes d’identité. Nous sommes passés de la négation de la violence des inégalités liées aux discriminations à l’incapacité d’articuler ces luttes.

La crise économique qui se profile sera d’une violence absolue. En période de crise économique comme sanitaire, les minorités sont surtout discriminées parce que pauvres, et non pas spécifiquement parce que non blanches. Dans ces situations, ce n’est pas exactement la même chose d’être Barack Obama que d’être un sans-abri blanc. On peut continuer à se battre contre les discriminations raciales sans nier pour autant le poids des inégalités sociales. Enrager la classe moyenne blanche, les déclassés, c’est dangereux. Car ce sont eux qui font le vote d’extrême droite. Demander à des blancs qui vont perdre leurs emplois de s’excuser pour des crimes passés ou parce qu’ils ne sont pas discriminés en raison de leur couleur de peau, c’est prendre le risque d’élire un Donald Trump en Europe.

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