carte blanche

Carrefour. Du gouvernement des lois à la gouvernance par les nombres

Chargé de cours en information sociale à l'IHECS et navetteur

À la faveur d'un nouvel écosystème, impliquant interdépendances entre public et privé, l’État devient davantage administrateur et moins politique. Que peut-il encore quand une firme transnationale comme Carrefour décide de restructurer ?

Par Marc Sinnaeve
Chargé de cours d'Information économique et sociale à l'IHECS

Cette fois, c’est Carrefour. À chaque annonce d’une fermeture ou d’une restructuration importante d’une filiale de multinationale (Arcelor, Ford, Carrefour, Delhaize, Caterpillar, ING…), c’est le même exercice obligé. Les témoignages d’indignation ou d’étonnement auxquels se livrent chefs de gouvernement et ministres de l’Economie, constituent, déplore-t-on consensuellement (intéressés compris), la marque de l’impuissance des pouvoirs publics confrontés aux décisions des firmes transnationales d’ajuster la voilure aux " évolutions du marché " (comprendre : les reculs de la firme face à la concurrence).

Alors, tournez, manège et passez, muscade ? Pas si vite…

Le diagnostic de décomposition et d’impuissantement de l’État tient-il la route ?

C’est devenu un lieu commun fort répandu, y compris à gauche : en conséquence de la globalisation économique "néolibérale", on assisterait à un retrait, voire à un démantèlement de l’État et de ses services, ainsi qu’à une perte de son pouvoir d’agir. Ce diagnostic de décomposition et d’impuissantement de l’État tient-il la route ? Ou celle-ci nous conduit-elle plutôt à un mouvement de recomposition des structures de pouvoir politique et des modes d’action de l’État ?

En fait, depuis le grand tournant politique amorcé dans les années 1980, un nouveau rôle lui échoit.

©BELGA

Le libéralisme de laissez-faire n’est plus, depuis longtemps, qu’une chimère doctrinaire. La rationalité économique effectivement à l’œuvre repose, au contraire, sur un processus, très maîtrisé, de mise en concurrence généralisée. Et ce, dans un cadre juridiquement construit de mécanismes et de règles sur mesure, ce qui implique bien une intervention des institutions politiques, juridiques et administratives : l’État, donc. Soit tout, sauf le jeu spontané du marché et de la concurrence naturelle.

Quand l’Etat devient un cabinet d’optimisation du marché

Avec la montée en puissance d’un droit européen de la concurrence, qui n’accorde plus aucune place (ou presque) aux notions de service public et d’entreprise publique, l’État keynésien, à la fois ordonnateur, redistributeur et investisseur, a cessé d’être. Mais pas l’Etat en tant que tel. Il s’est mué en État facilitateur ou néo-régulateur : " Les États fonctionnent comme des cabinets d’optimisation du grand marché ", explique l’écrivain et historien des idées François Cusset.

L’autorité publique a pour mission de mettre en place les conditions propices à l’insertion la plus favorable possible des marchés privés nationaux dans une économie européenne et mondiale libéralisée : subventions publiques, cessions de terrains à conditions préférentielles, degré adapté de compétitivité salariale et autres amabilités fiscales sont mises à disposition des grands entreprises par l’État courtisan.

L’État devient davantage administrateur et moins politique.

À la faveur de ce nouvel écosystème, impliquant interdépendances entre public et privé, et changements d’échelle des territoires de référence, l’État devient davantage administrateur et moins politique.

On assiste à un éclatement de la sphère du public en une multiplicité d’agences de surveillance extérieures, de régulateurs autonomes et autres technostructures de gestion, toutes chargées de la " gouvernance des marchés ".

C’est une sorte de réseau public-privé, aussi informe que complexe, fait d’autorités étatiques et non-étatiques entrecroisées qui redistribuent entre elles espaces et leviers publics de pouvoir.

L’évolution de l’Europe et de ses États-membres apparaît comme la quintessence de cette emprise de la gouvernance comme nouvelle normativité. Celle-ci s’applique à faire des valeurs du marché, comprises comme celles de la concurrence et de la quantification, le véritable régime de rationalité contemporain.

Représentation chiffrée du monde

Pour définir un tel régime, le juriste Alain Supiot parle de " gouvernance par les nombres ". Le concept de gouvernance, originellement, conduit à faire du chiffre non un cadre, mais un but de l’action ou, plutôt, un " moteur de la réaction ", chaque entité, privée ou publique, étant " censée, non plus agir, mais rétroagir aux signaux chiffrés pour améliorer sa performance ". On perçoit bien, ici, le sens, plus réactif qu’actif, qui préside désormais à la gestion des affaires publiques et privées.

L'État keynésien, à la fois ordonnateur, redistributeur et investisseur, a bien cessé d'être. Mais pas l'État en tant que tel. Il s'est mué en État facilitateur ou néo-régulateur.

Évinçant le gouvernement par les lois et œuvrant à la diffusion mentale et sociale d’une représentation chiffrée du monde, la gouvernance par les nombres repose sur la faculté de calcul, c’est-à-dire sur des opérations de quantification, lesquelles réduisent la diversité des êtres, des choses, des situations et des systèmes juridiques à des quantités mesurables.

Et dans l’optique du marché global, explique Supiot, chaque être et chaque bien, marchand ou non-marchand a priori, fait figure de ressource à prendre en compte dans " la détermination de l’avantage comparatif de tel ou tel pays ou région du monde ".

©Photo News

Tant le nouveau régime d’amaigrissement de Carrefour que l’accompagnement public et social le plus performant possible des travailleurs licenciés peuvent être lus et pensés à l’aide de cette grille normative…

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