Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

Si nous sommes capables de penser – quel que soit le sujet, quel que soit le moment -, c’est parce que nous utilisons un outil bien précis, un outil très puissant formalisé il y a 2400 ans par un des plus grands génies de tous les temps, Aristote. Cet outil a pour nom catégorie. Consciemment ou non, nous raisonnons en effet à propos des choses en les simplifiant, en négligeant les nuances et en les rangeant dans des cases.

Si un rédacteur en chef peut penser à ses lecteurs ou si un gérant de supermarché peut penser à ses clients, c’est parce que tous les deux répartissent des milliers de personnes en sous-groupes, en segments, bref en catégories. De même, si vous vous y retrouvez dans votre bibliothèque, c’est parce vous avez utilisé ou créé des rubriques, des sections, bref des catégories.

Finalement tous les noms communs utilisés, tels que "maison", "repas" ou "outil", renvoie à une catégorie. Leur usage est donc indispensable et incessant.

Leur usage est aussi très utile car il nous permet de formuler des jugements et de construire de raisonnements, de penser au monde et même de l’améliorer. Excellente nouvelle donc, merci les catégories!

Consciemment ou non, nous raisonnons à propos des choses en les simplifiant, en négligeant les nuances et en les rangeant dans des cases.

Elles ont néanmoins trois caractéristiques auxquelles il faut prêter attention.

- D’abord, existent-elles seulement? Si nous reprenons les positions extrêmes présentées dans l’article "concept" (1), on voit qu’il n’y a pas d’accord sur le sujet. Pour les idéalistes, les catégories ont une réalité propre, pour les nominalistes ce ne sont que des mots. Pour les premiers, les catégories sont la cause de "ce qui est", pour les deuxièmes "ce qui est" est la cause des catégories. Un idéaliste dira cette Toyota a quatre roues parce que c’est une voiture, le nominaliste dira cette Toyota est une voiture parce qu’elle a quatre roues.

- Ensuite, les catégories sont rigides et figées dans un monde qui ne l’est pas. Donc un jour ou l’autre elles deviennent inadaptées, et elles doivent alors laisser la place à de nouvelles catégories. Ce qui prend du temps. Dans les années 60, IBM était ainsi membre de… Fabrimetal, la fédération patronale des constructions métalliques, au même titre que Cockerill ou Bekaert! À l’arrivée du constructeur informatique, comme la catégorie adéquate n’existait pas, on n’a rien trouvé de mieux que de mettre les ordinateurs américains en compagnie des hauts fourneaux, des fils de fer barbelés et des laminoirs.

- Enfin, il n’y a pas de science de la catégorisation. Une catégorie a toujours un côté arbitraire, subjectif et conventionnel. Elle n’est donc jamais vraie ni fausse, et la seule manière de l’apprécier est de voir son utilité. Pour un gérant du supermarché désireux d’augmenter son chiffre d’affaires la catégorie "jeunes papas" regrouperait autant de monde que celle des jeunes mamans, mais elle serait probablement moins utile. Tout comme le seraient la catégorie des clients gauchers ou celle des passionnés de généalogie.

Hypothèses boiteuses

Au départ, Aristote ne s’était pas tracassé outre mesure de ces défauts de fabrication, car ce qu’il voulait avant tout, c’était établir les lois de la logique, c’est-à-dire la science du raisonnement correct.

Il était parti d’un constat: le verbe être peut s’utiliser de manière très différente. On s’en rend compte en comparant des petites phrases comme nous sommes cinq, nous sommes jeudi, nous sommes à Anvers, nous sommes pressés, nous sommes des êtres humains ou, plus simplement encore, nous sommes. Même si ces six phrases peuvent caractériser une même situation à un même mot, le verbe être s’y donne à chaque fois de manière différente car il renvoie respectivement à la quantité, à l’espace, au temps, à la qualité, à l’essence ou à l’existence.

Cette intuition a conduit Aristote à l’idée de catégorie au prix de deux hypothèses très contraignantes

- Une catégorie est homogène: il n’est pas possible d’être un peu consultant ou beaucoup consultant. Non, on est consultant ou on ne l’est pas.

- Une catégorie est décidable: il est toujours possible de dire si quelqu’un est consultant ou ne l’est pas.

Ce n’est évidemment pas le cas. Car les catégories ne sont pas homogènes – on le sent, un taxi est un peu plus un véhicule qu’un tank ou qu’une navette spatiale – et elles ne sont pas décidables – le vin n’est-il pas aussi un jus de fruit?

Rhapsody in blue

Quoiqu’élémentaire – c’est le moins que l’on puisse dire – la théorie d’Aristote restera le paradigme dominant pendant deux millénaires. C’est Emmanuel Kant qui y mettra un terme en qualifiant aimablement l’énumération des catégories aristotéliciennes de "rhapsodique". Pour le philosophe allemand la liste de son illustre prédécesseur est en effet tout simplement bâclée, improvisée et mal ficelée! Bref, du travail d’amateur!

Kant propose alors un nouvel ensemble de douze catégories. Et plus important encore, il les déménage. Pour Aristote elles étaient dans les choses; pour Kant, elles sont en nous, a priori. La catégorie de la "pluralité" par exemple est indispensable à toute possibilité même d’expérience. Tout comme l’est celle de "causalité", sans laquelle nous ne pourrions pas expliquer quoi que ce soit (2).

Kant nous rappelle ainsi utilement que l’expression "changer de catégorie" peut se comprendre de deux manières différentes. Ou bien il s’agit de passer d’une catégorie existante à une autre, comme un club de football qui monte de division. Ou alors il s’agit d’inventer une autre manière de diviser.

La confusion entre les deux niveaux provoque souvent ce qu’on appelle des "category mistakes" (difficilement traduisible) comme illustrée dans l’histoire suivante: un touriste visite l’UCL à Louvain La Neuve. Le guide lui montre les Halles, l’Aula Magna, le cyclotron, le grand auditoire Socrate, le cercle des Ingénieurs, etc. Un moment il s’arrête et demande à son guide: mais où est l’Université? Catégorie, quand tu nous tiens!

(1) Concept, L’Echo du 28 décembre
(2) Cause, L’Echo du 30 novembre

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