Dans cette chronique mensuelle, Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase, analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises.

Quand le prix de l’or s’effondre, quand une machine tombe en panne ou quand un livre d’un auteur inconnu se vend tout à coup à des centaines de milliers d’exemplaires, nous voulons comprendre pourquoi. Nous avons en effet une tendance naturelle à vouloir expliquer les choses par des relations de cause à effet. Mais il faut faire la différence entre ce que nous observons, et ce que nous en déduisons. Quand un verre tombe et se casse sur le sol, nous voyons que le verre se brise après sa chute et nous pensons qu’il se casse parce qu’il a chuté. Sans l’idée de causalité en nous a priori, le pas de l’observation à l’explication ne pourrait être franchi. Car il est impossible de voir une cause comme on peut voir une couleur vive ou une forme pointue. Nous allons au-delà de l’information brute reçue par les yeux ou les oreilles, et l’interprétons à notre façon.

Face à deux faits présentés ensemble, nous avons une envie irrésistible d’y injecter une forme de cohérence, d’y voir du sens, de nous expliquer à nous-mêmes la simultanéité.
.
.

Face à deux faits présentés ensemble, nous avons une envie irrésistible d’y injecter une forme de cohérence, d’y voir du sens, de nous expliquer à nous-mêmes la simultanéité. Différents cas de figure sont possibles.

Coïncidence

Imaginez que, dans les titres de l’actualité présentés en début de journal télévisé, vous entendez que Samsung a lancé un nouveau modèle de montre connectée et qu’à Bruxelles, l’équipe belge de football a battu, la veille, celle du Maroc. Vous prendrez alors les informations pour ce qu’elles sont. Pour deux nouvelles que rien ne relie. On appelle souvent cela une simple coïncidence, en oubliant qu’il s’agit d’un pléonasme puisqu’une coïncidence ne peut être compliquée.

Mais si l’annonce de la victoire belge au football est précédée d’un autre titre comme "Pluie diluvienne hier sur la capitale", l’esprit humain est ainsi fait qu’il établira un lien et risquera un "Il est vrai que les joueurs du Maghreb sont moins habitués à jouer sous des trombes d’eau." Pas simple les vraies coïncidences!

Corrélation

Comme le dit Étienne Klein, ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie, qu’il a plu des grenouilles!
.
.

Il n’est pas difficile de montrer que les pays qui produisent le plus de prix Nobel sont également les pays où la consommation de chocolat par habitant est la plus grande. Dans ce cas il y a un lien statistique, il y a une probabilité qui montre une relation forte certes, mais ce n’est ni une certitude, ni une relation de "cause à effet". Ce n’est pas parce qu’on vend beaucoup de pralines dans un pays qu’il y a plus de grands scientifiques. Et, comme le dit Étienne Klein, ce n’est pas parce qu’il y a des grenouilles après la pluie, qu’il a plu des grenouilles!

Conjonction

Un cas particulier est la corrélation certaine, la probabilité à 100% qu’un événement A soit accompagné d’un événement B. Si B est indissociable de A, on dit que A implique B. Un éclair implique le tonnerre, mais cette certitude n’est toujours pas synonyme de causalité, car c’est un troisième élément qui peut être la cause des deux premiers. Leibniz donnait l’exemple des deux pendules. Comme elles évoluent de concert, on pourrait croire que l’une suit l’autre, que le mouvement de l’une soit la cause du mouvement de l’autre. Non, ce n’est qu’une conjonction.

©Cartooonbase

Causalité

Enfin nous y arrivons à cette idée de "cause", dont l’histoire est structurée autour de trois moments principaux.

Pour Aristote, les choses ont quatre causes: matérielle, formelle, efficiente et finale. Une statue existe parce qu’il y a du marbre, parce qu’elle a la forme d’un général à cheval, parce qu’un sculpteur a décidé de la faire et parce qu’il fallait célébrer le militaire. Pour Aristote, on connaît par les causes, autrement dit "si je sais pourquoi, je sais". Aujourd’hui encore, on parle "en connaissance de cause" et on se tait quand tout est "remis en cause".

Pour Hume, par contre, les causes n’existent pas! Je peux certes voir qu’un événement suit un autre, mais je ne peux voir qu’il le provoque. Ce qu’on prend pour une cause est au plus une habitude prise face à la répétition et à la régularité.

Il n’y a jamais nécessité, seulement probabilité. Il peut y avoir de la fumée sans feu, et peut-être demain des pommes ne tomberont plus des arbres. Ces liens de cause à effet ont des fondements psychologiques plus que logiques.

Pour Kant enfin, "réveillé par Hume", la causalité est une catégorie de l’entendement, c’est-à-dire un concept a priori qui construit la manière dont nous pouvons voir une relation. Si le cerveau était complètement vide, s’il n’avait pas de manière innée une idée de ce que sont l’espace et le temps, il ne pourrait même pas expérimenter ou observer un mouvement ou une séquence et, a fortiori, créer et construire une relation de cause à effet.

Autant savoir pourquoi

Quand deux événements se suivent, il reste souvent vrai que l’un est la cause de l’autre. La cause produit, entraîne, conditionne, provoque une autre chose. Si cette succession est nécessaire, inévitable, on quitte le registre de la conjonction pour entrer dans celui de la causalité.

Identifier une cause ne permet pas pour autant d’en connaître le sens. Sont-ce les grands hommes qui font l’Histoire ou l’Histoire qui fait les grands hommes?
.
.

Le coq chante quand le soleil se lève. C’est plus qu’une conjonction, le lever du jour est la cause du chant de l’animal. Mais au fond, pourquoi ne serait-ce pas l’inverse? Qu’est-ce qui nous permet de dire que ce n’est pas le cocorico qui entraîne la fin de la nuit? Identifier une cause ne permet pas pour autant d’en connaître le sens. Sont-ce les Égyptiens qui ont fait les pyramides, ou les pyramides qui ont fait le peuple égyptien? Churchill disait: "D‘abord on construit des bâtiments, et ensuite ce sont les bâtiments qui nous construisent." Sont-ce les grands hommes qui font l’Histoire ou l’Histoire qui fait les grands hommes?

On peut comprendre que Bertrand Russell disait: "Il en va du concept de cause comme de la monarchie anglaise, à savoir qu’on ne l’a laissée survivre seulement parce qu’on suppose à tort qu’elle ne fait pas de dégâts!" Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Il ne vous reste plus qu’à comprendre pourquoi vous avez lu cet article!

Lire également

Echo Connect