Ce n'est pas la Fed mais la Silicon Valley qui a sauvé l'économie américaine

Sand Hill Road à Palo Alto, dans la Silicon Valley, regroupe de nombreuses grandes entreprises. ©Dominic Verhulst

Elle représente la cinquième économie au monde, elle dépasse le Royaume-Uni, mais est légèrement inférieure à l’économie allemande: après le recul dont elle a souffert pendant la Grande Récession, l’économie californienne pousse aujourd’hui comme un champignon.

Geert Noels
Économiste Econopolis

En vingt ans, sa croissance affiche un taux supérieur de 20% à la moyenne des Etats-Unis. Un résultat phénoménal: à elle seule, la Californie représente 14% du PIB américain.

Les chiffres sont encore plus impressionnants si l’on se souvient que la Californie ne compte "que" 40 millions d’habitants. Ces 40 millions de personnes représentent la cinquième économie au monde, après les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne. Il y a vingt ans, le PIB par habitant de la Californie était comparable à celui des Etats-Unis. Aujourd’hui, il dépasse la mère patrie de 20%, et est de 30% supérieur à celui de la Belgique.

Après la Grande Récession, le PIB per capita aux Etats-Unis, en dehors de la Californie, a augmenté de 8,5%, tandis que cette dernière voyait son PIB augmenter de 17%. La croissance du "Golden State" est donc deux fois plus rapide que celle de l’économie américaine. Avec seulement 12% de la population des Etats-Unis, la Californie représente aussi 16% de la création d’emplois.

Tout comme la croissance, la différence entre les performances boursières est deux fois plus importante, ce qui permet d’imaginer où se situeraient l’économie et la Bourse américaines sans le moteur de croissance que représente la Californie.
Geert Noels

Et tandis que les Bourses européennes se situent encore (en dollars) 10% en dessous du niveau de la crise d’il y a dix ans, la Bourse américaine a quasiment doublé. Ces chiffres cachent cependant d’énormes différences entre les résultats des actions technologiques (+ 150%) et les autres (+ 75%). Tout comme la croissance, la différence entre les performances boursières est deux fois plus importante, ce qui permet d’imaginer où se situeraient l’économie et la Bourse américaines sans le moteur de croissance que représente la Californie.

Plus que la technologie

Contrairement aux années 90, on ne parle plus de bulle spéculative. Le boom technologique est tiré par quelques très grandes entreprises, mais des milliers de plus petites sociétés affichent également de belles performances. À l’échelle mondiale, la Californie et ses entreprises technologiques aspirent désormais de manière quasi monopolistique l’ensemble des bénéfices dans les secteurs des médias, de la publicité, de la grande distribution et des systèmes d’exploitation.

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Avec seulement 12% de la population des Etats-Unis, la Californie représente aussi 16% de la création d’emplois.

Malgré tout, ce serait une erreur de ne voir la Californie qu’au travers du prisme de la technologie. La plus grande banque au monde sur base de sa capitalisation boursière est la Californienne Wells Fargo, qui fait pâlir d’envie ses concurrentes de Wall Street en termes de bénéfices, et le Golden State est aussi le principal producteur agricole des Etats-Unis, trois fois plus important que le numéro deux: l’Iowa. Il n’en reste pas moins que c’est le secteur informatique qui crée le plus de valeur, et qui est notamment responsable de la hausse des prix de l’immobilier dans l’État.

La réussite de ce modèle est soutenue par trois importants piliers:

  • Économie de la connaissance: Stanford, le California Institute of Technology et l’University of California font partie des meilleures universités au monde. En collaboration avec les départements de recherche des plus grandes entreprises mondiales comme Intel, Microsoft, Google, mais aussi la Nasa, elles investissent de manière continue dans de nouvelles connaissances et dans l’innovation.
  • Immigration sélective: Eric Weiner (auteur et orateur chez Econopolis, la semaine dernière), compare la Silicon Valley à Athènes, Rome et Florence qui furent à une époque des pôles d’attraction pour les talents du monde entier. La Californie est inondée de talents, y compris venant de l’étranger. Mais elle en gaspille beaucoup, car si les gens sont attirés, ils repartent après un certain temps, avec un nouveau bagage de connaissances, et parfois même avec des rêves déjà bien ficelés. Il s’agit d’une immigration très différente de celle que nous connaissons chez nous: elle est hautement qualifiée et opportuniste.
  • Entrepreneuriat: la fusée à trois étages du talent et de la connaissance peut atteindre des sommets astronomiques si on l’alimente avec le carburant le plus puissant au monde: l’entrepreneuriat. La Californie respire littéralement l’esprit d’entreprise. De nombreux talents venant de l’étranger lancent leur propre entreprise, et la transforment en acteur mondial: 40% des entreprises du classement Fortune 500 ont été créées par des immigrants ou par la seconde génération.
La Californie compte quelques-unes des plus grandes entreprises de "cleantech" au monde, et souhaite jouer le rôle de pionnière dans la lutte contre les changements climatiques, mais elle est elle-même confrontée à de gigantesques problèmes, notamment de pénurie d’eau chronique.
Geert Noels

Considérations éthiques limitées

La médaille du miracle économique californien a malgré tout son revers. Par exemple, la pauvreté y est paradoxalement plus élevée que dans le reste du pays et le fossé des inégalités est parfois très profond. La Californie compte quelques-unes des plus grandes entreprises de "cleantech" au monde, et souhaite jouer le rôle de pionnière dans la lutte contre les changements climatiques, mais elle est elle-même confrontée à de gigantesques problèmes, notamment de pénurie d’eau chronique. Ces sécheresses sont le résultat d’une surexploitation (entre autres par l’agriculture) des ressources en eau souterraines. Résultat: le sol californien s’abaisse à un rythme jamais vu. Il est interpellant de constater que l’élite californienne s’occupe des grands problèmes mondiaux mais qu’elle ne réussit pas à résoudre les difficultés majeures auxquelles son État est lui-même confronté.

Les considérations éthiques de l’élite technologique californienne sont assez limitées, à l’exception de personnalités comme Elon Musk et Bill Gates. Cette élite ne se sent pas concernée par ces "disruptions" technologiques. Lorsque vous posez la question dans la Silicon Valley, on vous regarde comme si vous étiez un Martien. La Silicon Valley cueille les fruits, et le reste du monde doit en subir les conséquences.

Si la Belgique réussissait à atteindre le même PIB per capita que la Californie, notre taux d’endettement baisserait immédiatement à 80% du PIB.
Geert Noels

Depuis la Grande Récession, le centre de l’arrogance s’est déplacé de Wall Street à Palo Alto. À la Singularity University, le CEO m’a expliqué que la Silicon Valley se situait au-dessus de la Californie, la Californie au-dessus des États-Unis, et les États-Unis au-dessus de l’Europe. En tant qu’Anversois, j’ai eu le sentiment qu’alors que nous disons parfois ce genre de chose à titre de plaisanterie, les Californiens en sont réellement convaincus.

Les graines de la Silicon Valley

Malgré tout, la Belgique a beaucoup de choses à apprendre de la Californie. En tant que petit pays, nous pourrions exceller sur le plan du savoir, et atteindre un haut niveau de prospérité. Notre système de sécurité sociale ne pourra être maintenu à flot que si nous développons des activités de haut niveau, et non en soutenant une majorité d’activités à faible valeur ajoutée ou une économie fortement nationalisée.

En Belgique, les success stories comme Google, Intel ou Apple inspirent plutôt de nouvelles taxes.
Geert Noels

Si la Belgique réussissait à atteindre le même PIB per capita que la Californie, notre taux d’endettement baisserait immédiatement à 80% du PIB. Avec les mêmes services publics, le taux de confiscation fiscale passerait de 52 à 42%. Mais le voulons-nous vraiment? Ici, les success stories comme Google, Intel ou Apple inspirent plutôt de nouvelles taxes: la taxe Google aurait déjà été depuis longtemps inventée en Belgique pour payer les pensions. Et la taxe Apple s’appliquerait probablement pour punir les comportements asociaux de ceux qui utilisent leur smartphone dans le train et combler ainsi le déficit astronomique de la SNCB. La jalousie est mortelle pour le modèle de croissance californien.

Dans un certain nombre de domaines, nous voyons malgré tout germer chez nous les graines de la Silicon Valley, par exemple dans le secteur biotech, où nous faisons partie du top mondial. Il faudra voir si quelques-unes de nos entreprises réussiront à franchir une étape supplémentaire et atteindre une capitalisation boursière de 50 milliards d’euros, catapultant ainsi l’entrepreneuriat associant connaissance et talent vers de nouveaux sommets.

Je ne crois pas que les banques centrales puissent créer de la croissance et des emplois. Mais je suis convaincu que l’entrepreneuriat, la connaissance et le talent sont en mesure de créer durablement de la prospérité.

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