Ces clics qui dictent nos vies et conditionnent nos pensées

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Les réseaux sociaux sont faillibles, tout comme le sont leurs algorithmes et les hommes et les femmes qui les ont développés. Ils ne disent pas tout, ne présentent qu’une fraction, ne réfutent rien. Le reconnaître, c’est déjà un acte de révolte et, sans doute, un premier pas d’ouverture sur le monde.

En 2011, lors du printemps arabe, les réseaux sociaux, Facebook et Twitter en tête, étaient présentés comme le nouvel outil qui pourrait sauver la politique et la démocratie. Moins de 10 années plus tard, il semblerait que ces outils aient plus des allures de peste ou de choléra pour ladite démocratie. Les fake news s’accumulent et se multiplient, tout comme les sorties de Trump – que Zuckerberg refuse d’ailleurs toujours de censurer.

Louis De Diesbach

Aujourd’hui, c’est le mouvement Black Lives Matter qui vient contrarier un système blanco-patriarcal qui n’avait rien demandé à personne et se complaisait très bien dans sa domination ancestrale : de son penthouse sur les plus belles avenues aux confins d’Internet et des réseaux sociaux.

Il y a quelques jours, L'Echo pointait dans ces pages le privilège blanc au sein même des algorithmes de reconnaissance faciale. Il remarquait, à juste titre, que " monde de la Tech n'échapp[ait] pas à la remise en question nécessaire qui a lieu actuellement. "

Plus que les algorithmes, c’est une opportunité en or qui nous est offerte de repenser la façon dont les technologies traitent l’information et d’aborder, s’il n’est pas trop tard, la problématique des chambres d’écho et leur enjeu, capital, dans le débat public et la démocratie.

En quelques mots, ces chambres d’écho représentent le procédé selon lequel les réseaux sociaux ne vous présentent pratiquement que des idées avec lesquelles vous êtes déjà d’accord. Votre fil d’actualité, votre feed, se remplit d’opinions – fondées ou non – ou d’articles – scientifiques ou non – qui viennent renforcer votre pensée.

Croyances renforcées

Puisque vous êtes d’accord avec ces idées, vous allez cliquer sur le lien, ce qui fera comprendre à l’algorithme que ce genre de contenus vous plaisent et qu’il doit vous en proposer davantage. Vos croyances sont donc renforcées et amplifiées par l’écho d’une non-remise en question : les mêmes avis répondent aux mêmes avis, les mêmes idées aux mêmes idées.

"Refuser la confrontation des opinions, c’est prendre le risque d’un nivellement par le bas de la pensée, et d’un totalitarisme de la bien-pensance."

En 1859, le philosophe utilitariste John Stuart Mill dénonçait déjà le danger du caractère irréfutable de certaines opinions (notamment religieuses). Selon lui, en refuser la confrontation, c’était prendre le risque d’un nivellement par le bas de la pensée, et d’un totalitarisme de la bien-pensance (qu’on retrouvera dans le célèbre 1984 d’Orwell). Mais c’était surtout le risque de passer à côté d’une opportunité de se rapprocher de la vérité.

C’est cependant en Europe continentale que l’on peut trouver le philosophe qui a probablement le plus pensé la technique – et donc, par extension, la technologie. Au milieu du siècle dernier, Martin Heidegger a profondément critiqué la technique et son processus d’arraisonnement, on pourrait dire de domination, de l’homme. En d’autres mots, la technique s’imposerait à l’homme et l’écraserait de son " caractère impérieux et conquérant " ; ce n’est pas l’homme qui déciderait de ce que la technologie pourrait l’aider à faire mais bien la technologie qui s’emparerait de l’homme pour assouvir son destin de toute puissance, comme un virus qui s’emparerait du monde.

De nos jours, l’incompréhension de chacun – moi le premier – du fonctionnement et de la logique d’une machine nous met face à la soumission de l’être à la technique. Quand on imagine que le taux d’erreur d’un algorithme de reconnaissance faciale des personnes de couleur peut monter jusqu’à 30%, la sombre réalité de l’erreur judiciaire semble prendre le pas sur les meilleurs épisodes de Black Mirror.

Mais la révolte n’est pas impossible et " l’oubli de l’Être " dénoncé par Heidegger ne doit pas être une fatalité. D’une certaine façon, cette surpuissance de l’intelligence artificielle peut sembler absurde. Abandonnerions-nous tous nos droits à des machines, à des logiciels ? Leur délaisserions-nous notre liberté de pensée ? Bien sûr que non, c’est absurde !

Alors, comme Camus le dénonçait déjà il y a un peu moins d’un siècle, rejetons cet absurde qui semble dicter nos vies et nos idées. Une fois l’absurdité des chambres d’écho dévoilée, il faut se révolter, vivre dans l’instant et se battre concrètement pour plus de liberté. Ne se voir proposer que des avis avec lesquels nous sommes déjà d’accord, cela ne fait pas avancer le débat et les mécanismes de ces chambres d’écho nous enferment dans une non-remise en question auto-réalisatrice.

Et pourtant les gens cliquent...

L’absurde camusien n’est pas un signe de défaite et de renoncement mais bien l’étincelle qui devrait faire prendre le feu de la révolte ! Et pourtant, les gens cliquent, passent du temps sur ces sites, renflouent un système qui n’en demandait pas tant et, surtout, offrent plus de données à agréger et à engloutir à des algorithmes insatiables. Absurde.

"Les échos que nous percevons ne sont que ceux de nos propres opinions, de nos propres idéaux, les réconfortant avec satisfaction et favorisant de facto un schisme violent qui, lui, ne se limite pas qu’au virtuel ou à l’artificiel."

Absurde et néanmoins factuel. Les mois qui se sont écoulés n’ont pas manqué d’exemples : le débat sur l’hydroxychloroquine, les théories les plus farfelues sur l’origine du Covid-19, les opinions sur la police ou le déboulonnement des statues. Il s’agit à chaque fois de cas complexes, qui nécessitent mesure et tempérance. Ils requièrent probablement plus d’information, une analyse plus poussée, et une vraie discussion sincère et profonde. Mais les échos que nous percevons ne sont que ceux de nos propres opinions, de nos propres idéaux, les réconfortant avec satisfaction et favorisant de facto un schisme violent qui, lui, ne se limite pas qu’au virtuel ou à l’artificiel.

L’artificialité de cette intelligence ne doit pas nous tromper sur ses faiblesses et ses lacunes, que du contraire. John Stuart Mill écrivait que refuser la contradiction, c’était " affirmer sa propre infaillibilité ".

Les réseaux sociaux sont faillibles, tout comme le sont leurs algorithmes et les hommes et les femmes qui les ont développés. Ils ne disent pas tout, ne présentent qu’une fraction, ne réfutent rien. Le reconnaître, c’est déjà un acte de révolte et, sans doute, un premier pas d’ouverture sur le monde. Sur l’autre et sur son avis, sur sa vie.

C’est cela aussi que prône le mouvement Black Lives Matter : une écoute, une empathie, une rencontre de l’autre dans son altérité. Et, si possible, au-delà d’un écran ou d’un algorithme.

Louis de Diesbach
Senior Manager chez Cream Consulting

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