Cette crise financière qui couve aux Etats-Unis

À l’évidence, la hausse des indices boursiers aux Etats-Unis est artificielle. ©AFP

Les Etats-Unis sont minés par des faiblesses structurelles qui sont autant de catalyseurs d’une nouvelle crise.

©doc

Par Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

L’économie des Etats-Unis semble florissante. La croissance du PIB a avoisiné les 3% en 2018 et le pays est sur le point de boucler une dixième année d’expansion, un record. Le chômage est quasiment à un plus bas historique, à moins de 4%. Les indices boursiers Dow Jones et Nasdaq atteignent des sommets. Voilà de quoi satisfaire aussi bien "Main Street" que Wall Street.

Pourtant, à y regarder de plus près, on observe que les faiblesses structurelles de l’économie américaine n’ont toujours pas été résorbées durant la période Obama et les deux années de présidence Trump.

Or, ce sont ces faiblesses qui risquent de faire replonger les Etats-Unis (et une partie du reste du monde) dans une nouvelle récession majeure. Ces problèmes cruciaux sont l’objet d’un ouvrage collectif qui vient d'être publié *.

Endettement croissant

La première faiblesse est le niveau d’endettement. La dette fédérale a connu une augmentation annuelle de 7% entre mi-2009 (moment de la sortie de récession) et fin 2018, soit une croissance deux fois supérieure à celle du PIB.

Certes, la dette publique est encore largement soutenable mais la tendance de long terme est inquiétante. La croissance de la dette privée reflète d’autres fragilités.

Le stock des prêts octroyés aux étudiants a plus que doublé depuis 2009. ©REUTERS

Après avoir reflué durant la première moitié de la décennie 2010, la dette des ménages a largement dépassé son niveau d’il y a 10 ans. Le crédit à la consommation des ménages a cru plus vite que le PIB, contribuant à creuser le déficit commercial américain. Le stock des prêts octroyés aux étudiants a plus que doublé depuis 2009, ce qui tend à démontrer le coût de plus en plus élevé de l’ascenseur social.

Du côté des entreprises, la situation est ubuesque. En 2018, c’est à grand renfort d’endettement que les grandes entreprises ont poursuivi leurs rachats d’actions pour plus de 1.000 milliards de dollars! À l’évidence, la hausse des indices boursiers est artificielle et alimente les inégalités outre-Atlantique.

©REUTERS

Cet endettement est rendu possible par la politique monétaire excessivement accommodante de la Federal Reserve, deuxième faiblesse structurelle de l’économie américaine.

La soif de consommation, les besoins de refinancement des différents acteurs économiques, les effets de levier et les rachats d’actions sont tels que les Etats-Unis ne peuvent plus tolérer des taux d’intérêt significativement et durablement positifs.

On l’a bien vu il y a six mois lorsque la banque centrale a fait une pause dans sa politique de remontée des taux. La raison en est simple: le taux directeur venait de dépasser le taux d’inflation.

Peur viscérale

Derrière ce pseudo dogme de la Fed se cache une peur viscérale : celle de déclencher une crise financière en relevant trop brutalement ou prématurément les taux.
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En fait, derrière ce pseudo dogme se cache une peur viscérale: celle de déclencher une crise financière en relevant trop brutalement ou prématurément les taux. C’est sans doute pour cela que, même après 30 ans de globalisation, la Federal Reserve refuse toujours de prendre en compte l’évolution du prix des actifs financiers. Si c’était le cas, les taux seraient à un niveau bien plus élevé et auraient contenu l’endettement de l’État, des entreprises et des ménages américains.

La troisième faiblesse tient au comportement trop conciliant des régulateurs vis-à-vis de l’industrie de la finance.

Par exemple, la Securities and Exchange Commission (SEC) a édulcoré certaines dispositions de la loi Dodd-Frank de 2010 relatives aux produits structurés afin de préserver la pérennité de ce marché, pourtant à l’origine de la crise de 2007.

©EPA

Les "quasi-régulateurs" comme les agences de rating continuent de surnoter les émetteurs de dette privés en minimisant les risques de contrepartie et les phénomènes de contagion d’une classe d’actifs à une autre. Elles négligent en outre le coût potentiel des renflouements des banques systémiques par les gouvernements, ce qui vient gonfler les notes souveraines de nombreux États.

Passons justement aux banques et, plus largement, aux entités "too big to fail". En s’abstenant de les démanteler, les administrations Obama et Trump ont renoncé à l’un des piliers du libéralisme économique: la concurrence. Elles ont aussi pris le risque de devoir intervenir (vraisemblablement de concert avec la Federal Reserve) en tant que prêteur en dernier ressort pour éviter des faillites monumentales.

Minés par des faiblesses structurelles

Que se passera-t-il en cas de nouvelle crise ? Quels montants faramineux devront être débloqués pour sauver l’économie américaine ? Dans quelles conditions ?
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En 2008-2009, les bailouts massifs des secteurs financier et automobile ont été coûteux et ont parfois violé la loi (comme l’a récemment analysé l’éminent juriste Eric Posner). Que se passera-t-il en cas de nouvelle crise? Quels montants faramineux devront être débloqués pour sauver l’économie américaine? Dans quelles conditions?

Comme on le constate, les Etats-Unis sont minés par des faiblesses structurelles qui sont autant de catalyseurs d’une nouvelle crise: surendettement chronique des ménages et des étudiants; dépendance à l’égard des banques systémiques; laxisme de la politique monétaire; rôle ambigu des régulateurs; pouvoirs exorbitants de trusts qui accaparent les profits en période de croissance et mutualisent les pertes en cas de difficultés financières.

Malheureusement, trop peu d’économistes et d’élus américains – à l’exception notable de la sénatrice Elizabeth Warren – ont pris la mesure du danger.

* The Failure of Financial Regulation, par Theodore Cohn, Anil Hira et Norbert Gaillard, Palgrave MacMillan, avril 2019 

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