carte blanche

Christophe Sempels: "La connaissance doit devenir le centre de gravité de nos modèles économiques"

Nous évoluons encore avec des modèles économiques volumiques alors que les entreprises sont confrontées à une demande qui ne croît plus.

Face à ceux qui annoncent aujourd’hui la mort du système capitaliste, seuls les paladins de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération semblent offrir des réponses concrètes et une vision porteuse d’optimisme.

Christophe Sempels est l’un de ces derniers. Ce jeune chercheur belge, de plus en plus apprécié au niveau international, a, en effet, co-fondé le Club Cap EF. Basé à Sophia-Antipolis, en France, ce club dispose aussi d’un point d’ancrage à Liège et rassemble des dirigeants d’entreprise et des acteurs publics engagés dans la construction de l’économie durable de demain.

Avec le pragmatisme ingénieux qui caractérise cette nouvelle vision de l’économie, Sempels essaye d’apporter des solutions réalistes pour réformer le système de l’intérieur, relancer une croissance hésitante et atténuer les méfaits d’un développement inégal. Il travaille avec enthousiasme, persévérance et le même acharnement qu’un médecin qui essaye de sauver un corps malade.

Sempels part d’un constat simple: il est désormais essentiel de passer d’une logique de volume à une logique de valeur. C’est-à-dire produire moins et mieux pour consommer plus intelligemment.

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Une véritable révolution des idées, des stratégies et des processus qui requiert la collaboration d’indispensables alliées: les entreprises. Surtout de celles qu’une conjoncture économique défavorable pousse, aujourd’hui, vers des choix novateurs et courageux.

Pour quelles raisons les modèles économiques occidentaux semblent-ils irrémédiablement essoufflés?

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L’ensemble des modèles économiques utilisés aujourd’hui ont été élaborés pendant les Trente Glorieuses. Ils sont pertinents en période de forte croissance mais ils ne le sont pas en cas de stagnation ou de récession. Nous évoluons encore avec des modèles économiques volumiques alors que les entreprises sont confrontées à une demande qui ne croît plus, à l’intensification de la pression concurrentielle et à une hausse des coûts de production, en raison, notamment, d’une augmentation des prix des matières premières. Notre système est à bout de souffle, les cycles d’innovation se sont raccourcis et la planche de salut représentée par les exportations n’est l’apanage que des grands groupes.

Comment, de façon tangible et ponctuelle, peut-on relancer la croissance grâce à l’économie de la fonctionnalité et de la coopération?

Nous évoluons encore avec des modèles économiques volumiques alors que les entreprises sont confrontées à une demande qui ne croît plus, à l’intensification de la pression concurrentielle et à une hausse des coûts de production.

Il faut changer le centre de gravité de nos modèles économiques, réinventer la croissance en la fondant sur une denrée qui, contrairement aux ressources matérielles, est et restera toujours inépuisable: la connaissance.

Prenons l’exemple concret d’un producteur de pesticides. L’augmentation de son chiffre d’affaires est liée à l’augmentation de la vente de bidons de pesticides. Or, si ce même producteur commence à répondre ingénieusement aux besoins de son client agriculteur, en proposant un service intégré de protection des cultures facturé à l’hectare, on rentre dans un scénario gagnant-gagnant. On ne vend plus que des produits, on vend les connaissances liées à ces produits.

Cette analyse des cultures et des solutions implique aussi une diminution des externalités négatives environnementales, l’adoption de méthodes de protection douces et naturelles, la réintroduction d’insectes prédateurs de parasites… Et la création d’une véritable relation d’écoute, de collaboration et de confiance entre le producteur et son client.

Comment l’économie de la fonctionnalité peut-elle être au service de notre environnement, de plus en plus menacé par notre modèle de développement?

Le cas de BeeOdiversity est emblématique. Cette entreprise belge est le fruit d’une belle rencontre entre un scientifique, expert mondialement reconnu de l’abeille, et des entrepreneurs. Ils se sont rendus compte que la production de miel n’était rentable que si l’on "tirait" sur la production d’une ruche en stressant les abeilles. Ce qui allait à l’encontre de leur philosophie.

Ils ont donc modifié leur mission: aujourd’hui ils offrent une analyse très fine de la qualité environnementale d’un site en vendant des services de protection de la biodiversité locale. L’abeille est devenue pour eux un trésor d’informations permettant de décrypter et comprendre le site analysé.

Grâce à l’étude de ce pollinisateur, on peut identifier jusqu’à 500 polluants potentiels, étudier les synergies biologiques possibles entre les plantes locales et cibler les barrières végétales qui permettent une autorégulation du site sans l’utilisation de dangereux pesticides. Or, le bénéfice commercial aussi est immense. Une ruche BeeOdiversity produisait 400 euros par an. Aujourd’hui cette même ruche, grâce à l’ensemble des services offerts, produit 4.000 euros de revenus annuels!

Pouvez-vous me présenter un cas où votre approche a eu un impact positif sur les modes d’organisation et la qualité du travail au sein d’une entreprise?

CV EXPRESS

Christophe Sempels est né à Liège le 5 septembre 1974.

En 2009, il publie un premier ouvrage primé "Oser le marketing durable" (Pearson) et en 2012, "Les business models du futur" (Pearson).

De 2005 à 2016, il est professeur de développement durable et d’entrepreneuriat à la Skema Business School.

De 2012 à aujourd’hui, il a accompagné dans leur développement une centaine d’entreprises et associations ainsi que plusieurs collectivités territoriales.

En 2014, il co-fonde le Club Cap EF dont il est le directeur scientifique.

Nous travaillons, par exemple, avec le président d'une entreprise bien connue, active dans les plantes aromatiques. Ce dirigeant illuminé, désireux de bien préparer sa succession, nous a demandé de l’accompagner. Il voulait augmenter la qualité de la coopération entre ses employés par une refonte complète des modes organisationnels du travail.

Nous avons œuvré pour un décloisonnement de services qui, auparavant, ne dialoguaient pas entre eux. Les compétences et les responsabilités de tous ont été clarifiées. Le périmètre d’autorité de chacun est désormais clair. Ces changements ont créé de nouvelles synergies entre les acteurs et produit des résultats prodigieux.

Si l’approche économique que vous soutenez sortait de son état pionnier actuel, quels en seraient, à moyen terme, les bienfaits pour nos sociétés?

On passerait à une économie bien moins prédatrice que celle d’aujourd’hui. Nous sommes actuellement dans un jeu économique à somme nulle, voire négative. On dilapide nos ressources et on hypothèque notre avenir. Or, nous avons la possibilité d’entrer dans un écosystème régénérateur de moyens, de liens sociaux et d’efficience. Ce modèle permet une rentabilisation équilibrée des efforts de tous. Et le monde serait sacrément plus beau!

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