carte blanche

Cinq mesures pour une Europe plus forte

Joe Kaeser

L’Europe a tant de choses à nous offrir: des cultures diversifiées, d’excellents systèmes éducatifs, une base industrielle solide, des démocraties stables, ainsi que le plus grand marché unique du monde. Pourtant à Bruxelles, parvenir à un accord peut parfois s’avérer un processus long et fastidieux, si tant est que l’on y arrive. Les entreprises européennes, et donc les économies des États membres, perdent un temps précieux dans ce processus par rapport aux grandes puissances économiques mondiales. Un nouveau mandat législatif et de nouveaux décisionnaires seront l’opportunité pour l’Europe de changer cela, mais aussi de défendre le multilatéralisme et la réciprocité.

Les partenariats les plus fiables se basent sur la confiance, l’inclusion et des situations gagnant-gagnant, plutôt que sur le nationalisme et le protectionnisme. Il y a encore beaucoup à faire, et je suis persuadé que cinq mesures doivent être rapidement appliquées afin de renforcer l’Europe et l’empêcher de se laisser davantage distancer sur une scène économique et politique mondiale extrêmement dynamique.

1. Faire de la lutte contre le changement climatique une opportunité pour l’industrie

Le changement climatique est sans aucun doute le plus grand défi auquel l’humanité doit faire face. Bien que la nécessité d’agir dans l’urgence soit un bon point de départ, il convient de voir cela comme une opportunité de devenir le leader mondial des écotechnologies. Des sources d’énergie renouvelable doivent être intégrées à tous les niveaux de l’économie. Pour parvenir à une réduction significative des émissions de CO2, la capacité des technologies "Power-to-X" (qui transforment l’électricité en un autre vecteur énergétique, comme la chaleur ou le gaz, NDLR) doit atteindre les 15 gigawatts d’ici 2024.

Nous avons besoin d’un plan pour l’Europe, mais aussi de parler d’une seule et même voix.

Si nous voulons réellement que l’UE devienne climatiquement neutre d’ici 2050, il faudra faire plus que simplement débattre du nombre de vols à annuler ou du pourcentage de voitures électriques à atteindre au bout d’un certain temps. Nous devons libérer le plein potentiel de l’intégration sectorielle. Nous devons donc aller au-delà de "l’efficacité énergétique" et nous focaliser sur "l’efficacité des systèmes". Une politique climatique convaincante rendrait l’Europe plus crédible aux yeux du monde.

2. Parler d’une seule et même voix

La Chine a le "Made in China 2025", l’Inde, le "Make in India" et l’Arabie saoudite, "Vision 2030". Les États-Unis ont eux aussi pris des mesures. Qu’en est-il de l’Europe? Au mieux, elle est sur la défensive. Nous avons besoin d’un plan pour l’Europe, mais aussi de parler d’une seule et même voix. Les autres économies seront alors plus disposées à convenir d’une situation équitable et à passer des accords commerciaux réciproques. C’est pourquoi j’appelle à la création d’un "guichet unique" afin de coordonner les politiques commerciales et de diplomatie économique extérieures avant la fin de l’année 2020.

Pourquoi ne pas encourager une diplomatie économique fondée sur des valeurs, afin d’apporter le soutien de l’UE aux projets d’entreprises européennes qui contribuent à la réalisation des objectifs de développement durable de l’ONU?

3. Investir dans les technologies d’avenir

15
milliards d’euros
Le secteur privé européen se doit d’investir davantage dans l’IA et d’atteindre 15 milliards d’euros d’investissement d’ici 2024.


Aujourd’hui, le pouvoir de l’innovation détermine le bien-être des sociétés, en créant des emplois durables ainsi qu’un leadership géopolitique et géo-économique. Si nous voulons être capables de nous inscrire dans la concurrence internationale, nous devons investir davantage dans les nouvelles technologies, mais surtout le faire de manière bien plus stratégique.

Comparée aux États-Unis ou à la Chine, l’Europe accuse actuellement un sérieux retard dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), dans lequel ces deux nations investissent beaucoup plus. Moins de dix pour cent des industries allemandes utilisent l’IA dans le cadre de leur activité professionnelle. Le secteur privé se doit d’investir davantage dans l’IA et d’atteindre 15 milliards d’euros d’investissement d’ici 2024 – soit une augmentation de 30 à 40% par an.

4. Moderniser le cadre réglementaire

La réduction des procédures administratives et réglementaires doit devenir l’une des priorités de la nouvelle Commission européenne.

Les entreprises européennes sont en concurrence avec des entreprises non-européennes qui reçoivent le soutien considérable et parfois décisif de leur nation, en particulier aux États-Unis et en Chine. Il nous faut donc moderniser aussi vite que possible les règles de la concurrence. Pas en continuant de bloquer davantage le marché, mais en créant des règles du jeu équitables pour des échanges commerciaux justes et ouverts, basés sur la transparence et sur des règles communes.

La numérisation est en passe de changer des modèles commerciaux entiers. Nous ne sommes pas à court de recherches mais avons du mal à les tester et à les implémenter. Le sandboxing, par exemple, peut être un outil extrêmement utile pour soustraire temporairement de nouvelles applications aux réglementations existantes. La réduction des procédures administratives et réglementaires doit devenir l’une des priorités de la nouvelle Commission européenne. Je propose donc que nous créions d’ici 2022 un cadre plus moderne pour la législation européenne sur la concurrence, dans le but ultime de l’implémenter partout en Europe d’ici 2024 au plus tard.

5. Préparer les citoyens à un monde entièrement numérique

Les États membres de l’Europe devraient élaborer conjointement un plan général de formation universitaire et professionnelle afin de satisfaire la demande de demain en matière de compétences, en particulier dans les domaines des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM). Les parcours universitaires et les certificats de formation doivent également être reconnus partout en Europe. Enfin, nous devons améliorer la coopération entre les secteurs privé et public. Avec pour objectif de garantir que 50 pour cent de la main-d’œuvre industrielle d’Europe maîtrise correctement les applications IA et dispose de compétences approfondies dans le domaine du numérique.

Comme l’a si bien dit Jean Monnet, l’un des pères fondateurs de la Communauté européenne: "L’Europe ne sera jamais achevée, elle est toujours en devenir." Le devenir de l’Europe est entre nos mains. Soyons unis et faisons la force de l’Europe.

Lire également

Echo Connect