Cinq raisons qui doivent inciter l'Europe à investir davantage

La BCE est amenée à recommencer ses rachats de dettes publiques et privées alors qu’il y a à peine 9 mois elle avait mis fin au programme entamé en 2015. ©Photo News

Le malaise économique qui s’installe risque de continuer à se propager. Il est impératif que les pays européens se préparent à sortir leur artillerie fiscale, et qu’ils réalisent qu’aujourd’hui, elle est bien plus puissante que leur artillerie monétaire.

La guerre commerciale, l’arrivée du Brexit, le manque inquiétant d’inflation et le début d’une anémie économique, voire même de "japanisation" du marché européen pèsent sur l’Union. L’Allemagne se retrouve aujourd’hui aux portes d’une récession. La confiance des entreprises est aussi faible que durant la crise de la zone euro, et la performance industrielle est de plus en plus décevante.

Hans Bevers et Céline Boulenger

Économistes Banque Degroof Petercam

Qui plus est, ce trouble structurel se fait doucement sentir dans le secteur privé et sur le marché de l’emploi. Dans ce contexte, la BCE est amenée recommencer ses rachats de dettes publiques et privées alors qu’il y a à peine 9 mois elle avait mis fin au programme entamé en 2015. Aujourd’hui, les effets de la politique monétaire sont fortement réduits et il faut se focaliser plutôt sur la politique fiscale. Voici pourquoi.

1) Les excédents d’épargne

Une obsession de la dette s’est installée en Europe, et l’Allemagne en est le plus grand revendicateur.

L’Union se repose aujourd’hui sur un surplus de compte-courant de 3% du PIB. En Allemagne, celui-ci atteint les 7-8%. Un tel excédent pèse sur la demande économique dans l’Union. En plus, cela génère un déséquilibre puisqu’un surplus chez nous ne peut être financé que par un déficit ailleurs. Les Allemands s’agrippent à leur stratégie du "schwarze null", un exploit qu’ils ont su réalisé durant les six dernières années. Cependant, ce genre d’exploit n’a aucun sens quand l’économie faiblit. Une obsession de la dette s’est installée en Europe et l’Allemagne en est le plus grand revendicateur.

2) La trappe à liquidité

Le comportement récent des membres de l’Union donne l’impression que les fondations économiques ont été effacées de leur mémoire. Mais où se cache donc la politique fiscale? De fait, la théorie nous enseigne que lorsque la politique monétaire est coincée dans une trappe à liquidité, c’est-à-dire une situation dans laquelle la banque centrale devient incapable de stimuler l’économie, la politique fiscale doit recevoir la priorité comme Keynes nous a enseignés. Qu’il s’agisse d’une stagnation séculaire ou qu’il s’agisse d’un événement plus temporaire telle une trappe à liquidité, la conséquence est la même: l’impossibilité de la BCE à rééquilibrer seule une économie qui bat de l’aile.

3) L’emprunt est gratuit

L’idée que la dette publique est l’ennemi des gouvernements européens n’a pas de sens quand les taux sont négatifs.

Il est évident que se reposer sur les épaules de la BCE pour sortir la zone euro de ce malaise économique n’est pas une solution viable. Quand les taux d’intérêts sont déjà en dessous de zéro, que les Allemands prêtent à -0,7% et les Hollandais à -0,5%, et qu’il est impossible de voir le bout du tunnel s’agissant de la guerre commerciale sino-américaine, les possibilités de stimulus monétaire se font maigres, si pas inexistantes. Qui plus est, l’idée que la dette publique est l’ennemi des gouvernements européens n’a pas de sens quand les taux sont négatifs, et que, grâce à cela, le coût de la dette publique diminue de façon impressionnante.

4) Un multiplicateur élevé

De nouvelles études montrent que le multiplicateur fiscal, c’est-à-dire l’effet total sur l’économie lors d’investissements publics, est élevé quand la politique monétaire ne fonctionne plus. Cet effet augmente d’autant plus quand la politique fiscale est bien ciblée. Apprenons des erreurs des Américains, qui ont récemment introduit une réduction d’impôts sur les riches, se basant sur une théorie qui ne s’applique pas bien dans la pratique, celle du ruissellement. Une stratégie plus bénéfique pour leur économie aurait été d’investir dans l’infrastructure.

5) Nos (petits-) enfants

Débarrassons-nous donc de l’obsession de l’équilibre budgétaire, nos petits-enfants nous en seront reconnaissants.

Investir dans nos pays est non seulement nécessaire pour combattre le manque de croissance mais c’est aussi notre devoir envers les générations futures. Le rendement social et l’effet sur la productivité (qui souffre d’anémie depuis quelques années) d’investissements dans des domaines tels les énergies renouvelables, l’éducation, l’infrastructure, et la santé, excèdent les coûts financiers de ceux-ci. Débarrassons-nous donc de l’obsession de l’équilibre budgétaire, nos petits-enfants nous en seront reconnaissants.

Durant la réunion des banques centrales à Jackson Hole, il est clairement apparu que les politiques monétaires utilisées en Europe, mais aussi par la Réserve fédérale américaine, sont dépassées et n’auront plus un impact important.

Les dernières balles qui restent à tirer dans le fusil de la BCE sont à garder précieusement en cas de crise importante. Verra-t-on un vrai changement de stratégie en Europe? On l’espère, mais on en doute car une résistance, particulièrement en Allemagne, se manifeste déjà.

Le malaise économique qui s’installe risque de continuer à se propager et il est donc impératif que les pays européens se préparent à sortir leur artillerie fiscale, et qu’ils réalisent qu’aujourd’hui, elle est bien plus puissante que leur artillerie monétaire.

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