Comment en suis-je arrivé là?

"Je ne suis pas de ceux qui pensent que la motivation est préexistante chez l’élève (l’obligation scolaire est passée par là), donc j’essaie par tous les moyens de susciter cette motivation ou de l’entretenir quand elle est déjà là…", explique Eloy Romero-Muñoz. ©Photo News

J’aimerais passer plus de temps à enseigner, comme bon nombre de mes confrères. Je n’y parviens pas et je ne comprends pas comment on en est arrivé là. Quelle est ma part de responsabilité, celle de l’école et de la société dans cet enseignement où l’on enseigne/apprend si peu?

Eloy Romero-Muñoz
Enseignant de néerlandais dans le qualifiant

J’écrivais récemment une chronique sur la pénibilité du métier de prof. Mon argumentaire était simple et tentait d’apporter un regard alternatif sur cette problématique. Enseigner n’est pas en soi pénible, mais les conditions de travail le sont. La conclusion que je tirais était tout aussi simple: ne quémandons pas un régime de pension favorable, mais cherchons plutôt à améliorer le quotidien de l’enseignant maintenant. Il s’agissait évidemment de forcer le trait afin de mettre en lumière un aspect négligé du débat. Le combat actuel autour de l’allongement généralisé de la carrière reste crucial.

La question que je m’étais posée était simple: à quoi bon exercer son métier dans de mauvaises conditions, même dans la perspective d’une pension anticipée? J’en suis ensuite venu à me demander ce qui, au quotidien, rendait mon métier pénible et qui, en toute sincérité, risquait d’écourter ma carrière bien avant l’âge de la pension. Conclusion: la chose qui est vraiment pesante dans mon quotidien de prof, c’est de passer peu de temps à enseigner. Ceci ne signifie pas qu’il n’y a pas d’autres facteurs, bien entendu, dont ce fichu système de nomination cloisonné d’un autre âge.

Peut-être serions-nous moins dans l’embarras si nous étions moins attachés à des règles dont on ne connait pas réellement l’impact sur l’apprentissage.
Eloy Romero-Muñoz

Quand j’arrive en classe, je dois d’abord m’assurer que les élèves entrent sans trop faire d’esclandre et s’installent confortablement. Cette première étape est en soi un défi, car se posent inévitablement des problèmes qu’une personne extérieure à l’enseignement pourra difficilement comprendre. J’entends déjà les "Y’a qu’à…"

La question de se mettre en mode "classe" est ma première préoccupation. Les élèves ont toujours une bonne raison de garder leur veste comme s’ils s’attendaient à devoir fuir inopinément. Il en va de même pour leur sac qui reste fermé et posé négligemment sur leur banc tant que je ne leur demande pas explicitement de prendre leurs affaires et de mettre le sac par terre ou de le suspendre au dos de la chaise. Dans certaines classes, les élèves ne disposent même pas d’un Bic ou d’une feuille pour écrire, alors vous imaginez que les documents distribués à la leçon précédente ne sont pas non plus souvent en leur possession. Tout au plus ont-ils leur journal de classe, ce sésame indispensable pour aller et venir dans et en dehors de l’école. S’ils disposaient d’un casier, on pourrait envisager d’évacuer ce souci matériel, du moins en théorie, et se mettre plus rapidement au travail. Peut-être aussi serions-nous moins dans l’embarras si nous étions moins attachés à des règles dont on ne connait pas réellement l’impact sur l’apprentissage. Un élève sans veste apprendra-t-il mieux?

La chose qui est vraiment pesante dans mon quotidien de prof, c’est de passer peu de temps à enseigner.
Eloy Romero-Muñoz

La question du matériel ne règle de toute façon pas la question de la mise au travail. Il s’agira aussi invariablement de régler le problème du GSM et des retardataires. Mes élèves ont le réflexe de poser leur smartphone sur le coin du banc or même que le ROI (règlements d’ordre intérieur) l’interdit tout bonnement. C’est une lutte de tous les instants tant la connexion qui lie l’ado à son téléphone est forte. Toute tentative de s’approcher du GSM, de le toucher, est vécue comme une agression physique et dans certaines écoles, l’enseignant confisque le téléphone à ses risques et périls… ce sont des objets chers, pardi! Les retards sont gérés différemment en fonction des écoles. Dans la mienne, un élève qui arrive en retard peut tout de même se rendre en classe, ce qui crée inévitablement des complications aussi inutiles que déplaisantes. "Bis repetita placent", disait feu mon professeur de critique historique. Pas toujours, je le crains.

Les problèmes que je viens d’évoquer ne sont sans doute pas aussi prégnants d’une école à l’autre, voire même d’une classe à l’autre, mais ils sont assez transversaux dans mon expérience que pour les mentionner. Je passe sur les casquettes/bonnets/capuches vissés sur la tête en dépit du ROI ("Monsieur, je suis trop pas bien coiffé aujourd’hui."), les écouteurs qui pendouillent sur les oreilles ("Mais je n’écoute pas, Monsieur."), les t-shirts trop courts qui nécessitent qu’on cache certaines parties de son anatomie (ce qui passe par le port d’une veste). Je passe aussi sur la vulgarité dont font preuve beaucoup de mes élèves l’un envers l’autre et qui nécessite un recadrage permanent. On avait pourtant dit pas les mères, pas vrai?

À ce moment, je n’ai pas encore pris les présences.

Je suis parfois surpris de voir que dans mes classes les plus difficiles, ce sont des activités traditionnelles, souvent systématiques et répétitives, qui me permettent de capter l’attention de mes élèves ou, si je suis parfaitement honnête avec moi-même, de les canaliser.
Eloy Romero-Muñoz

Quand le cours commence effectivement, il s’agit de faire preuve de patience et d’imagination pour capter leur attention. Je ne suis pas de ceux qui pensent que la motivation est préexistante chez l’élève (l’obligation scolaire est passée par là), donc j’essaie par tous les moyens de susciter cette motivation ou de l’entretenir quand elle est déjà là… ce qui n’est pas évident dans le cas du néerlandais que j’enseigne.

Je suis parfois surpris de voir que dans mes classes les plus difficiles, ce sont des activités traditionnelles, souvent systématiques et répétitives, qui me permettent de capter l’attention de mes élèves ou, si je suis parfaitement honnête avec moi-même, de les canaliser. C’est extrêmement perturbant de constater que des pratiques que je proscrivais régulièrement lorsque j’enseignais au régendat me permettent aujourd’hui de "faire cours". Juste faire cours, c’est tout ce que je souhaite. Je ne cherche même pas en priorité à révolutionner l’enseignement. A l’époque, emporté par l’enthousiasme d’une section pédagogique très portée sur les méthodes actives, je ne me rendais pas toujours compte que de telles pratiques présupposent des attitudes positives vis-à-vis de la connaissance et de l’humain rarement présentes dans nos classes au jour d’aujourd’hui. Et là, je m’interroge sur l’intérêt de mon cours: est-ce vraiment de canaliser les élèves? L’école peut-elle se contenter de cela? Puis-je me contenter de cela?

L’un dans l’autre, ce que j’aime dans mon métier (aider les élèves à progresser dans une langue que j’apprécie moi-même beaucoup) est réduit à la part congrue par rapport à ce que je dois mettre en place au niveau logistique et disciplinaire avant même de pouvoir envisager d’enseigner.
Eloy Romero-Muñoz

En définitive, mon "cours" ne dure effectivement rarement plus de 30 minutes quand je décompte aussi le temps que je passe à faire noter au journal de classe. C’est très insuffisant pour espérer une quelconque "excellence" quand, comme moi, on part du principe que ce qui ne se passe pas au cours ne se passe tout simplement pas. Je ne suis en effet pas partisan des devoirs à domicile qui sont bien souvent des facteurs aggravants au niveau des inégalités scolaires.

Quand je fais le bilan d’une heure de cours, je suis donc souvent surpris par le peu de matière qui a été vue… tout en étant bien conscient que ce qui est vu n’est pas forcément acquis. Le constat est implacable. L’un dans l’autre, ce que j’aime dans mon métier (aider les élèves à progresser dans une langue que j’apprécie moi-même beaucoup) est réduit à la part congrue par rapport à ce que je dois mettre en place au niveau logistique et disciplinaire avant même de pouvoir envisager d’enseigner.

Devrait-on blâmer la société pour cette jeunesse en manque de repères ou, au contraire, oser remettre en question cette École – et ses règles parfois absurdes – qui n’a plus vraiment de sens dans le monde actuel?
Eloy Romero-Muñoz

Je m’interroge invariablement sur ce qui a conduit à cette situation. En d’autres termes: pourquoi ne suis-je plus capable de faire cours dans certaines classes? Le maître est mort? Vive le maître! Je suis le premier à le dire. Toutefois, cette libération a-t-elle été bénéfique à l’institution scolaire? Ce serait le cas si mes élèves prenaient en main leur apprentissage, ce qui n’est malheureusement pas le cas pour le néerlandais que j’enseigne. Devrait-on blâmer la société pour cette jeunesse en manque de repères ou, au contraire, oser remettre en question cette école – et ses règles parfois absurdes – qui n’a plus vraiment de sens dans le monde actuel? Je n’ai pas la réponse. 

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