carte blanche

Comment encore éviter la japonisation en Europe

Koen De Leus

Le président de la BCE a déclaré disposer de stimulants additionnels et plaidé en faveur d'un budget commun à la zone euro comme arme supplémentaire pour amortir un choc économique. Mario Draghi a bien conscience qu'en cas de nouvelle récession, la BCE a besoin d'alliés politiques pour encore écarter un scénario de japonisation.

Le Japon est un pays magnifique: la nature y est splendide, on y mange la meilleure viande au monde et les trains y sont d’une ponctualité exemplaire. Celui qui en déduit que la japonisation doit être un objectif à atteindre se fourvoie. Depuis l’éclatement de la crise immobilière et boursière au début des années 90, le pays oscille constamment entre l’entrée et la sortie de déflation, la croissance réelle est faible et les taux sont figés à un niveau très bas. Lors d’une nouvelle récession, l’Europe pourrait bien aller droit vers un scénario catastrophe semblable.

Similitudes

Depuis la grosse crise de 2008, l’Europe présente nombre de similitudes avec le Japon. Les deux économies ont été touchées par une succession de chocs négatifs. Au Japon, l’éclatement de la bulle financière au début des années 90 a été suivi de la crise asiatique de la fin de cette décennie. Dans la zone euro, la crise bancaire de 2010-2012 a été précédée de l’effondrement de Lehman Brothers en 2008. Dans les deux régions, cela a fait chuter les taux à zéro et contraint citoyens et entreprises aux économies.

Les tergiversations des hommes politiques aggravent les choses.

Des éléments structurels desservent le potentiel de croissance. Au Japon, une diminution de la population active s’est enclenchée peu après l’éclatement de la bulle spéculative. Dans la zone euro, l’offre de travailleurs ne s’est stabilisée qu’en raison du taux de participation en hausse. Mais la diminution des 20-65 ans s’accélère d’année en année. Et la très faible productivité vient encore mettre la croissance potentielle plus à mal.

Les tergiversations des hommes politiques aggravent les choses. Le Japon a attendu sept ans avant de commencer le nettoyage des prêts bancaires toxiques. En Europe, ce nettoyage avance lentement aussi dans des pays comme l’Italie ou le Portugal. En 1997, le gouvernement japonais a relevé la TVA trop rapidement et supprimé des avantages fiscaux. En Europe, c’est une politique budgétaire trop rigoureuse qui a contribué à la crise de 2010-2012 dans la zone euro.

Différences

Une japonisation de l’économie européenne n’est pas inéluctable. Les autorités responsables – surtout les monétaires – ont tiré enseignement de l’expérience japonaise. La BCE a conscience qu’une réponse rapide à des prévisions d’inflation à la baisse est vitale pour éviter la déflation. Aussi a-t-elle fait récemment allusion à un nouvel assouplissement de la politique monétaire. La structure plus rigide du marché européen du travail, avec un rôle plus grand des syndicats et une part plus restreinte des rémunérations variables, rend cependant moins probable une chute des salaires telle qu’au Japon.

À Sintra, Mario Draghi a outrepassé ses prérogatives en plaidant explicitement en faveur d’un budget commun à la zone euro.

Ce qui est moins positif, c’est que l’inflation globale est nettement inférieure à celle des années nonante. Par le passé, dans la zone euro, elle a reculé en moyenne d’environ 1 pourcent pendant une récession. Avec une inflation sous-jacente de moins de 1 pourcent aujourd’hui, cela signifie déflation en cas de choc négatif. Et bien que la zone euro ne se trouve pas encore dans la situation nipponne, le risque augmente.

Réformes

Éviter un tel scénario catastrophe passe par une marge de manœuvre politique (réformes) et monétaire (marge plus grande pour la BCE). Malgré les taux d’intérêt à zéro, la BCE dispose encore de cinq armes: accorder de nouveaux prêts bon marché, adapter sa "forward guidance", reprendre son programme d’achats d’obligations et utiliser le dispositif du "tiering", sans doute en combinaison avec un taux négatif. Le tiering, c’est l’instauration d’un système de taux en tranches où les banques ne paient le 0,4 pour cent de pénalité que sur une partie de l’argent qu’elles déposent auprès de la BCE. Cela répond à une préoccupation de certains banquiers centraux, soucieux de modérer les effets secondaires d’un taux négatif pour les banques. Au Danemark, en Suisse et au Japon, ce "tiering" a déjà été instauré.

Peut-être une nouvelle crise poussera-t-elle les politiques à entamer les démarches nécessaires à une plus grande intégration de la zone euro.

Si un nouveau choc économique se produit, l’arsenal précité ne suffira probablement pas pour donner le coup de fouet nécessaire à la croissance économique, et surtout pas aux prévisions quant à l’inflation. Mario Draghi s’en rend compte. À Sintra, lors d’un de ses derniers discours importants à la présidence de la BCE, il a outrepassé ses prérogatives en plaidant explicitement en faveur d’un budget commun à la zone euro comme arme supplémentaire pour amortir les chocs économiques. Le trésor de guerre qu’il envisage est incontestablement nettement mieux garni que le 0,01% du PIB de la zone euro auquel les ministres des Finances se sont engagés récemment.

Scénario catastrophe

Sous l’angle politique, il faut s’occuper d’urgence de la finalisation de l’union bancaire: un système européen commun de garantie de dépôts. Ce dispositif doit casser la spirale négative qui existe entre les banques et les autorités nationales de leur pays respectif. L’attitude négative des Italiens, qui se moquent éperdument des règles budgétaires, étouffe cependant toute initiative dans l’œuf. Aucun des pays ne se veut solidaire d’un autre qui refuse de balayer d’abord devant sa porte.

Les prévisions d’inflation s’établissent au voisinage de leur plancher depuis la crise. Si nouveau choc négatif il y a, elles continueront leur descente en direction du zéro. L’expérience japonaise nous apprend qu’une fois installées là, il sera très difficile de leur faire remonter la pente. Sans alliés, et avec le peu de moyens dont elle dispose encore, la BCE livre une bataille presque perdue d’avance. Peut-être une nouvelle crise poussera-t-elle les politiques à entamer les démarches nécessaires à une plus grande intégration de la zone euro. Dans le climat actuel de populisme et nationalisme croissants, cela n’a rien d’évident mais s’ils ne le font pas, la japonisation de l’Europe deviendra réalité, avec une très longue période de croissance réelle anémique, d’inflation et de taux d’intérêt très faibles.

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