carte blanche

Comment évaluer le risque financier du réchauffement climatique ?

Nous savons extrapoler à partir du passé qui nous est connu, " faire des projections " (dans le futur) comme nous disons, mais si nous savons déjà que le futur sera très différent du présent, nous sommes alors désarmés : nous ignorons tout de la taille du risque.

La gestion du risque a bien entendu constitué de tout temps un défi majeur pour le secteur financier. 
Paul Jorion

Économiste et anthropologue

Cruciale de ce point de vue est la capacité à provisionner à hauteur du risque réellement couru. Aussi élevé soit-il, le chiffre de ces provisions ne constitue cependant pas en lui-même un bon indicateur, souvenons-nous ainsi de l’assureur américain AIG et de ses réserves jugées phénoménales de 6 milliards de dollars en septembre 2008, un chiffre que fut ridiculisé par les 83 milliards que la compagnie fut mise en demeure de régler à la fin du même mois. 
Comment calcule-t-on le montant à provisionner d’un risque financier? On prend pour base le coût moyen d’un sinistre du même type ayant eu lieu dans le passé, multiplié par la probabilité qu’il ait lieu. Pour déterminer le montant des réserves, on fait ensuite un calcul savant dont je donnerai un exemple. 
Disons qu’un incendie dans un appartement occasionne en moyenne des travaux et des réparations d’un montant de 25.000 € et que la probabilité annuelle d’un tel incendie est d’un millième. 25.000 x 1 millième, cela donne 25€ ; ce qui fait que si l’assureur vous réclame une prime annuelle de 50€, il y trouve encore son compte. 

Fréquence observée et loi des grands nombres

Pour évaluer le coût moyen d’un incendie, il est préférable de connaître les frais occasionnés par de nombreux incendies pour que les cas exceptionnels soient noyés dans la masse. Plus le nombre de données est élevé, plus l’évaluation sera proche du coût réel d’un nouveau sinistre. 

Pour évaluer la probabilité d’obtenir 12 en jetant deux dés, il suffit de combiner les chances d’avoir un 6 sur chacun des 2 dés : 1/6 x 1/6, cela donne la probabilité d’une chance sur 36. Mais la chance ou plutôt la malchance de voir un appartement incendié n’est pas un cas " équiprobable " comme pour les 6 faces d’un dé, parce qu’une multitude de facteurs interviennent, souvent indépendants les uns des autres. Du coup, pour connaître la probabilité de l’incendie d’un appartement sur une année, il n’y a pas d’autre choix qu’observer un grand nombre d’appartements et savoir pour chacun s’il a subi ou non un incendie dans l’année. La probabilité est en effet une " idéalisation de la fréquence observée " et plus le nombre de données est élevé plus la probabilité calculée à partir de la fréquence sera proche de la probabilité effective (c’est la "loi des grands nombres").
En résumé, pour prévoir le coût moyen d’un sinistre, il faut connaître le plus grand nombre possible de sinistres et combien chacun a coûté. Et pour évaluer sa probabilité, il faut connaître le plus grand nombre possible d’appartements et savoir s’ils ont brûlé ou non dans l’année écoulée.
Tout va bien pour ce genre de calcul tant que le coût d’un sinistre est plus ou moins constant d’une année sur l’autre, et que la proportion d’incendies reste elle aussi plus ou moins constante d’une année sur l’autre. Si le coût d’un sinistre a augmenté au cours des années récentes, ou si la fréquence a augmenté (parce que c’est la guerre, par exemple)  il est toujours possible de "pondérer" les données : attribuer aux années récentes un poids plus élevé dans les calculs.
Entre en scène maintenant le réchauffement climatique et la montée des eaux. Comment faire les calculs dorénavant ? C’est très difficile à dire du fait que la dernière fois que le problème s’est posé, c’était selon les spécialistes il y a 800.000 ans et que nous n’étions pas là à récolter des données sur les dégâts occasionnés et à calculer la probabilité d’un nouvel accident.

Nous sommes désarmés

Que faire pour calculer le montant des provisions à constituer en raison du réchauffement climatique ? La réponse est que nous n’en avons pas la moindre idée.
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Que faire alors pour calculer le montant des provisions à constituer en raison du réchauffement climatique ? La réponse est que nous n’en avons pas la moindre idée : nous savons extrapoler à partir du passé qui nous est connu, "faire des projections" (dans le futur) comme nous disons, mais si nous savons déjà que le futur sera très différent du présent, nous sommes alors désarmés : nous ignorons tout de la taille du risque.
Jusqu’à maintenant, nous faisions des calculs savants en fonction du passé, comme par exemple, considérer que le risque couvre trois fois l’écart-type (la variabilité moyenne de chaque donnée par rapport à la moyenne) de la distribution des sinistres enregistrés, ce qui permet (si le hasard est " normal ") de couvrir avec les réserves constituées ainsi, le coût de la quasi-totalité des cas à venir, mais cela ne donnera aucune indication utile si les sinistres futurs sont très différents de ceux du passé.  Que faire alors ? Faire plancher sur la question les gestionnaires du risque, les actuaires et autres " valideurs " de modèles financiers et leur demander leurs recommandations, et appliquer celles-ci - s’ils en ont - toutes affaires cessantes. 
La Banque des Règlements Internationaux, la " banque centrale des banques centrales " semble une excellente candidate pour coordonner un tel effort, d’autant plus qu’elle a lancé l’alerte sur la question dans un récent rapport (The Green Swan. Central banking and financial stability in the age of climate change, janvier 2020).

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