analyse

Comment la course à la taille est devenu le leitmotiv des entrepreneurs

La concentration du pouvoir économique et financier entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit d’entreprises telles qu’Amazon, Google ou Apple, et d’actionnaires, souvent institutionnels, est à l’origine d’une économie oligopolistique dont on ne distingue pas très bien la sortie ni les... ©Bloomberg

La concentration du pouvoir économique et financier entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit d’entrepreneurs et d’actionnaires, souvent institutionnels, est à l’origine d’une économie oligopolistique dont on ne distingue pas très bien la sortie ni les effets pour les consommateurs.

Bien qu’il y ait aujourd’hui, à Londres et New York, deux fois moins de sociétés cotées qu’il y a 20 ans les bourses anglo-saxonnes continuent à mener la danse : avec à peine 10% des 41.000 sociétés cotées dans le monde, Wall Street compte encore plus de la moitié des cent premières de la planète et pèse toujours quelques 36% des 84.000 milliards de dollars de la capitalisation mondiale.

baudouin dubuisson

Administrateur de sociétés

A l’inverse, l’Asie n’atteint que 37% de la capitalisation malgré plus de 57% des sociétés cotées. La percée des Etats-Unis dans les technologies de l’information n’est pas pour rien dans la performance américaine puisque 27% des 500 plus grandes entreprises de l’indice Standard and Poors, dont bien entendu les GAFA, y sont actives.

"Winners takes all"

Ce qui ressemble à une concentration de la valeur au sein d’un nombre de plus en plus restreint de valeurs traduit un phénomène bien plus profond lié un système économique qui s’est refermé sur lui-même, mondialisation oblige.

La nécessité impérieuse d’arriver le premier au statut de « winner takes all » entraîne une course effrénée à la taille.

La nécessité impérieuse d’arriver le premier au statut de " winner takes all " entraîne une course effrénée à la taille.

La croissance, par acquisition pour gagner du temps ou pour éliminer un concurrent, est devenue la règle absolue et la domination du marché l’objectif ultime, le Graal des entrepreneurs.

Tout se passe comme si beaucoup d’entreprises utilisent leur cotation pour faciliter les acquisitions et accéder ou renforcer une position dominante.

Bien que le nombre d’entreprises cotées soit en régression dans le monde anglo-saxon la bourse attire les jeunes entreprises. La valorisation supérieure qu’elle confère aux actions grâce aux vertus de la liquidité permet aux actionnaires de la première heure de garder le contrôle de leur société tout en finançant une croissance accélérée. Tout se passe comme si beaucoup d’entreprises utilisent leur cotation pour faciliter les acquisitions et accéder ou renforcer une position dominante.

Prise de risque maximale

Sans même prendre en compte la politique monétaire qui alimente la liquidité mondiale, toutes les conditions sont réunies pour que les entrepreneurs prennent un maximum de risques pour faire la course en tête et que les actionnaires acceptent des valorisations sans cesse plus élevées.

Le record des fusions a été battu en 2018 avec plus de 10.000 fusions toutes entreprises confondues, cotées ou non, et avec des valorisations qui n’ont souvent plus grand chose à voir avec les résultats affichés. Malgré ses pertes récurrentes, Uber a été valorisée à 120 milliards de dollars lors de son entrée en bourse!

Une fois arrivées à maturité et le marché mis sous l’éteignoir, elles semblent plutôt disposées à en sortir de manière à privatiser une rente de situation.

Si Jean de la Fontaine était encore des nôtres, il aurait probablement dit que si toutes ne sortent pas, toutes n’en sont pas moins frappées : de plus en plus fréquemment celles qui restent cotées rachètent massivement leurs propres actions.

Peut-être parce que trouver des opportunités d’investissement aussi rentables que leur activité de base s’avère être de plus en plus difficile : quand une acquisition n’est pas de nature à améliorer la performance ou à éliminer la concurrence, le rachat d’actions propres s’impose naturellement.

Malgré son " nez fin " Warren Buffet lui-même s’y est résolu, tout comme chez nous un groupe comme D’Ieteren qui, depuis des années, cherche à réinvestir le produit de la vente d’une partie de sa participation dans Belron-Carglass.

Aux Etats-Unis, dividendes et rachats d’actions cumulés, il y a, temporairement peut-être, plus d’argent qui sort de la bourse que d’argent qui y rentre, ce qui pose évidemment question...

D’autres tel qu’Elon Musk, bien que lassé des contraintes de la bourse, n’y reste sans doute que provisoirement et parce que l’aventure Tesla n’est pas encore gagnée. En 2018 les rachats d’actions propres par les sociétés américaines se sont élevés à plus de mille milliards de dollars ce qui ne les a pas empêchées de battre le record de distribution de dividendes.

Aux Etats-Unis, dividendes et rachats d’actions cumulés, il y a, temporairement peut-être, plus d’argent qui sort de la bourse que d’argent qui y rentre, ce qui pose évidemment question...

Concentration du pouvoir

Bien malin celui qui peut dire où ce phénomène nous mènera : la concentration du pouvoir économique et financier entre les mains d’un nombre de plus en plus réduit d’entrepreneurs et d’actionnaires, souvent institutionnels, est à l’origine d’une économie oligopolistique dont on ne distingue pas très bien la sortie ni les effets pour les consommateurs.

La tendance ne se limite pas aux Amazon, Apple ou Google : tous les secteurs semblent être logés à la même enseigne. N’en déplaise aux autorités de la concurrence, les plus grandes entreprises semblent plus que jamais maîtriser leurs marchés et la bourse leur permet de consolider leur position.

Et si d’aventure les autorités de la concurrence arrivaient à morceler et rendre le pouvoir au marché et aux consommateurs, les principaux bénéficiaires ne seront-ils pas leurs homologues chinois, les Baïdu et autres Ali Baba ? Le spectre de Huawei plane déjà au-dessus de nos têtes.

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