Comment le pays du Matin calme est devenu digital

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La Corée est un pays qui démontre que l’économie mixte est une réalité qui fonctionne, sans tomber dans les travers d’un État-providence en faillite ou d’une économie de marché débridée

©Frank Toussaint

Par Bruno Colmant
ULB, UCLouvain et Vlerick Business School
Président du Belgian Finance Center
Banque Degroof Petercam

Dans le cadre d’une mission de découverte économique organisée sous les auspices de la Région bruxelloise, le Belgian Finance Center a effectué un séjour de rencontres portant sur l’environnement Fintech en Corée du Sud. Sans prétendre à pouvoir en appréhender correctement la réalité économique, il est utile d’en tirer des enseignements pour la Belgique.

Au terme de l’occupation japonaise (1910-1945) et de la guerre de Corée (1951-53), à laquelle la Belgique a d’ailleurs participé, ce pays était dans un état de délabrement et de pauvreté indescriptible. Son PIB par habitant était un des plus faibles du monde. C’est donc dans des conditions épouvantables que la Corée, amputée de son territoire au Nord, a abordé la seconde moitié du 20e siècle, avec l’aide (mais aussi l’occupation discrète) américaine et dans un état de veille militaire permanent, attisé par les menaces répétées des dictateurs communistes de la Corée du Nord.

La Corée est une économie qui n’était pas intégrée dans une zone de transit commercial, puisqu’elle constitue une péninsule étriquée entre un régime hostile, au Nord, et l’ennemi (désormais économique) japonais ancestral, au Sud.

C’est aussi un pays qui n’était pas culturellement intégré. La langue coréenne est, par exemple, une langue phonétique, créée il y a six siècles, et qui reste enclavée par rapport à celles des autres pays asiatiques. Ce n’est donc pas un pays qui fut traversé par des flux socioculturels qui auraient pu susciter une mixité raciale, sociale ou artistique.

Capitalisme dirigé

Aujourd’hui, la Corée démontre un des plus hauts taux de croissance du monde et son PIB par habitant est un des plus élevés parmi les pays développés. Il s’élève à 40.000 USD par habitants contre 46.000 USD pour la Belgique.

Que s’est-il passé en sept décennies? Tout d’abord, la Corée est une économie de marché au sein de laquelle la réussite individuelle est exacerbée pour autant qu’elle s’inscrive dans le succès collectif. Il s’agit aussi d’un capitalisme dirigé. En d’autres termes, le succès personnel doit s’intégrer dans la prospérité collective. La Corée est incidemment un pays qui démontre que l’économie mixte fonctionne.

La Corée est une économie de marché au sein de laquelle la réussite individuelle est exacerbée pour autant qu’elle s’inscrive dans le succès collectif. Il s’agit aussi d’un capitalisme dirigé.
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Par ailleurs, la Corée a établi des plans successifs (à l’instar de la France d’après-guerre) qui ont défini les priorités économiques sur base d’une juxtaposition des intérêts de l’État et des entreprises privées. D’abord centré sur la reconstruction du pays et la stimulation de la production intérieure afin de se substituer aux importations, le pays a progressivement pivoté sa croissance vers l’exportation.

Les facteurs de production ont été alignés afin de tirer parti des avantages concurrentiels. C’est une application de la théorie des avantages comparatifs de l’économiste anglais Ricardo qui postulait qu’une économie doit se spécialiser dans les domaines pour lesquelles elle dispose d’avantages concurrentiels, plutôt que se disperser dans des domaines pour lesquels ses prédispositions sont moins favorables.

C’est ainsi que la Corée est un pays qui est "digitalisé". Internet a été utilisé pour désintermédier les circuits économiques et stimuler l’échange permanent d’informations, notamment dans le domaine universitaire.

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Dans ce cadre, la Corée a décidé de déployer tout un arsenal pour stimuler les start-ups. Des capitaux sont disponibles, des rencontres s’organisent au plus haut niveau et des recueils d’entreprises en croissance sont établis pour fédérer ce mouvement d’ensemble. La blockchain et les "smart contracts" sont promus partout et notamment dans le domaine douanier, ce qui est crucial pour un pays dont le degré d’ouverture au monde extérieur est significatif.

Dans le domaine bancaire, qui faisait l’objet de la semaine d’étude, les succès sont foudroyants: des banques digitales ont acquis des parts de marché invraisemblables sur un modèle qui ressemble fort à ce que la Chine a développé, c’est-à-dire une juxtaposition de sites marchands et de la relation bancaire.

C’est incidemment la démarche inverse, mais dévolue au même objectif, que poursuit Facebook avec la nouvelle monnaie, le Libra, et les sites marchands qui y sont associés, dont eBay et Uber.

Dans le domaine financier, la digitalisation est partout: reconnaissance de titulaire d’un compte par la voix ou le visage, gestion de la sinistralité des assurances par algorithmes, etc. Une banque digitale résume tout: Kakaobank a été lancée en 2017 et a eu, en sept jours, 1,5 million de clients (sur une population totale de 51 millions d’habitants). Et désormais, la Corée veut s’étendre en Europe.

L’économie coréenne s’est articulée autour de conglomérats privés (les chaebols), principalement détenus par des familles dans des constructions juridiques tentaculaires (et parfois peu transparentes), mais dans l’alignement des orientations publiques. Ces conglomérats ont déployé leurs avantages concurrentiels, qui relèvent essentiellement de l’innovation.

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C’est ainsi que la Corée est le second pays en termes de dépôts de brevets aux Etats-Unis. Il en a résulté des marques mondiales, telles Samsung, LG et Hyundai, dans le domaine plus traditionnel de l’automobile. Cette exigence d’innovation a conduit à bâtir des centres de recherche au sein desquels l’inventivité est démultipliée par les contacts entre chercheurs, à l’instar du climat qui règle à la Silicon Valley ou dans les entreprises de type Google, Facebook ou Amazon.

Ce qui est très intéressant, c’est que le tissu productif est assez semblable à ce qui a fait deux autres "miracles économiques" d’après-guerre, à savoir le Japon et l’Allemagne (de l’Ouest). L’Allemagne a bâti un Mittelstand, c’est-à-dire un maillage d’entreprises, souvent familiales, qui s’inscrivent dans une logique de co-création avec de grands groupes dans un modèle de partenariat et d’équilibres.

Confiance dans la confiance

Alain Peyrefitte (1925-1999) avait souligné que le miracle de l’inventivité et du progrès humain trouve un terrain fertile lorsque l’innovation est un facteur d’enrichissement individuel et collectif, dans un contexte peu réglementé afin de susciter la prise de risques. Peyrefitte parlait de la nécessité d’un "éthos (c’est-à-dire un caractère, une typologie) de confiance compétitive". Pour stimuler l’envie du futur et déployer la "confiance dans la confiance", il faut un contexte de stabilité institutionnelle qui stimule l’entreprenariat individuel. La réussite doit être reconnue et l’échec dépassé. Il faut que les pouvoirs publics suscitent un appétit d’entreprendre.

Au-delà de ces typages différents, notre pays aurait beaucoup à apprendre de l’expérience étrangère et des manières de structurer un rebond économique. Il s’agit d’aligner les intérêts privés et publics, d’allouer une orientation absolue à la formation et au recyclage professionnel et d’assurer un dialogue social intelligent.

La guerre économique mondiale est déclarée. Nous devons ajuster le curseur du degré de compétitivité pour nous tourner vers une économie mixte éclairée.

La Corée est un pays qui démontre que l’économie mixte est une réalité qui fonctionne, sans tomber dans les travers d’un État-providence en faillite ou d’une économie de marché débridée. Il s’agit d’un écosystème partenarial qui associe l’entreprise, l’État, l’université et le monde syndical, sur le mode de la concertation.

Ne nous leurrons pas: la guerre économique mondiale est déclarée. Nous devons ajuster le curseur du degré de compétitivité pour nous tourner vers une économie mixte éclairée, entre une collectivisation étatique et une économie purement privée que nous peinons à stimuler.

Il faudrait peu de chose pour replacer la Belgique dans une posture économique offensive car ses atouts sont innombrables. Mais, en attendant, malgré le travail insuffisamment loué des fonctionnaires et chambres de commerce belges qui font une promotion sans relâche du Royaume, quand on quitte le pays du matin calme pour atterrir, même un matin estival et ensoleillé, dans notre plat pays, on se dit que la Belgique, un des pays plus prospères au début du 20e siècle, s’est pris les pieds dans le tapis.

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