Comment peut-on encore ignorer le risque politique à Hong Kong?

©AFP

La cité, rétrocédée par le Royaume-Uni à la Chine en 1997, est en proie depuis plusieurs mois à de violentes manifestations qui entravent son activité économique. Le profond décalage entre la gravité de la crise actuelle à Hong Kong et l’inertie des acteurs de marché tient largement à leur perception du risque, et en particulier du risque politique.

©doc

Par Norbert Gaillard
Économiste et consultant indépendant

Au cours de ces dernières semaines, les tensions politiques et diplomatiques n’ont cessé de s’accroître sur le continent asiatique: nouvelles frictions entre l’Inde et le Pakistan au sujet du statut du Cachemire, tirs de missiles de la Corée du Nord, jeu d’échecs géostratégique entre Chinois et Américains, etc. Pourtant, la crise qui interpelle le plus pour un économiste concerne Hong Kong.

La cité, rétrocédée par le Royaume-Uni à la Chine en 1997, est en proie depuis plusieurs mois à de violentes manifestations qui entravent son activité économique. L’origine du problème est l’amendement de la loi d’extradition défendu par le gouvernement de Carrie Lam: il est considéré par une grande partie de la population locale comme une menace pour l’indépendance du système juridique hongkongais.

Les événements ont été largement couverts par les médias occidentaux mais les milieux d’affaires sont restés beaucoup plus discrets, et pour cause: depuis de nombreuses années, Hong Kong fait figure de petit paradis pour les investisseurs.

En haut des classements

Sa notation financière est très satisfaisante: AA + chez Standard & Poor’s et Aa2 chez Moody’s (c’est-à-dire des ratings supérieurs ou égaux à ceux de la Belgique et de la France). Ensuite, Hong Kong caracole à la 7e place sur 140 dans le rapport 2018 sur la compétitivité des États du World Economic Forum (devancé seulement par les Etats-Unis, Singapour, l’Allemagne, la Suisse, le Japon et les Pays-Bas).

Enfin, la cité est 4e (derrière la Nouvelle-Zélande, Singapour et le Danemark) dans le dernier classement "Doing Business" de la Banque mondiale – surtout destiné aux investisseurs directs étrangers.

Les analyses sur la situation actuelle ne sont pas légion et on peut s’étonner par exemple que les grandes agences de notation aient très peu communiqué.
.
.

Les analyses sur la situation actuelle ne sont pas légion et on peut s’étonner par exemple que les grandes agences de notation aient très peu communiqué. Tout juste peut-on lire dans le bulletin bihebdomadaire de Moody’s du 8 août que les manifestations contribuent à déprimer les ventes au détail, déjà en berne depuis le début de l’année! Du côté de la bourse, l’indice Hang Seng a certes baissé au cours des mois passés mais il est simplement revenu à son niveau du 1er janvier 2019.

En fait, le profond décalage entre la gravité de la crise actuelle à Hong Kong et l’inertie des acteurs de marché tient largement à leur perception du risque, et en particulier du risque politique. Deux paramètres sont à prendre en compte.

Sit-in à l'aéroport de Hong-Kong. ©EPA

Un premier paramètre est d’ordre général et n’est pas propre à Hong Kong. Il s’agit de la mesure du risque politique stricto sensu. Alors que l’appréhension du risque économique s’avère fine et facilement mesurable (elle est fonction de la croissance économique; du PIB par habitant; du poids de la dette publique et/ou privée rapportée au PIB ou aux exportations; du taux d’impôt sur les sociétés; etc.), l’analyse du risque politique répond trop souvent à une logique fondamentalement binaire.

La question-clé est de déterminer dans quelle mesure les institutions, le cadre juridique et réglementaire, le pouvoir en place (exécutif + législatif) et la politique menée nuisent ou non aux investisseurs étrangers. Bien que les indicateurs de risque politique existent depuis les années 1960, ils présentent une "granularité" très inférieure à celle des indicateurs de risque économique (comme ceux mentionnés précédemment).

Retour à la réalité

Dès que l’on prend la peine d’examiner des indicateurs de risque politique précis sur des échelles de notation large, il devient possible d’identifier certains dangers. C’est le cas du sous-indice de libertés politiques (voice & accountability) composant l’indice de gouvernance de la Banque mondiale. Hong Kong n’y figure qu’en milieu de classement.

La formule « un pays, deux systèmes » rappelle à tous que la cité est une région administrative spéciale chinoise. En aucun cas, elle ne constitue une entité souveraine.
.
.

Un deuxième paramètre tient au statut institutionnel de Hong Kong. La formule "un pays, deux systèmes" rappelle à tous que la cité est une région administrative spéciale chinoise. En aucun cas, elle ne constitue une entité souveraine. Le pouvoir d’interprétation finale de la loi fondamentale appartient au Comité permanent de l’Assemblée Populaire Nationale, évidemment basée à Pékin. Par ailleurs, la République Populaire de Chine (RPC) est responsable de la défense et des relations étrangères de Hong Kong. Cela signifie qu’en cas de troubles graves et croissants, c’est bel et bien Pékin qui "a la main" pour rétablir l’ordre public. Est-ce un hasard si la RPC vient de parler de "terrorisme" à propos des manifestations en cours?!

Les investisseurs internationaux et les analystes risque souverain et risque pays croient depuis trop longtemps à la quasi-indépendance de Hong Kong. Pourtant, celle-ci ne résistera pas à la rhétorique nationaliste et à la logique de sinisation promues par les autorités pékinoises. Le retour à la réalité s’impose.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect