chronique

Comment remettre à zéro la réponse américaine à la pandémie

Une économie capitaliste à l'américaine est insuffisante quand il s'agit de relever le défi consistant à fournir les biens collectifs dont les gens ont besoin.

Par Roman Frydman, professeur d'économie à l'Université de New York, et Gernot Wagner qui enseigne l'économie climatique à l'Université de New York.

On peut facilement trouver à redire sur la réponse des États-Unis au Covid-19. Ou plus précisément, sur leur manque déplorable de réponse à cette crise. Le déni, les retards, les querelles politiques intestines et les échecs systémiques ont entraîné plus de 100.000 morts aux États-Unis et ont aggravé la crise économique et sociale. Plus de 40 millions de travailleurs – un sur quatre – se sont inscrits au chômage depuis le mois de mars. À présent, dans un pays pris au dépourvu, les Américains s'entendent dire qu'il faut s'empresser de retrouver une forme de " normalité ".

"Le déni, les retards, les querelles politiques intestines et les échecs systémiques ont entraîné plus de 100.000 morts aux États-Unis et ont aggravé la crise économique et sociale."
Roman Frydman et Gernot Wagner
Université de New York

La dégradation de la réponse américaine transcende la politique hyper-partisane actuelle. Ce désastre américain actuel a des origines très anciennes. Pour dire les choses clairement, une grande part de la responsabilité incombe à un clivage partisan, dans lequel seuls les Démocrates tentent – face à l'opposition des Républicains – de mettre à niveau un filet de sécurité américain usé jusqu'à la corde, par le biais d'une aide directe destinée aux chômeurs, aux pauvres, aux patients déjà malades et aux autres catégories de personnes vulnérables.

Mais les Démocrates ont cessé à leur tour d'appeler les pouvoirs publics américains à diriger – et à payer – le secteur privé afin qu'il produise les biens et les services socialement nécessaires, mais que le marché ne peut pas et ne va pas fournir à lui seul.

Dire qu'il faut exiger de l'État qu'il "tienne ses engagements" évoque des souvenirs de planificateurs centraux de style soviétique, qui décident du style, de la forme et même de la taille des chaussures à produire. L'État n'a clairement aucun rôle de ce type à jouer sur le marché des biens privés. Un tel type d'interférence ne peut que conduire à des pénuries artificielles qui rappellent les économies planifiées. Mais dans les économies capitalistes, les gouvernements jouent également un rôle direct dans la fourniture de certaines marchandises.

Les biens publics – la défense nationale, par exemple – doivent clairement être fournis par le gouvernement. En fait, aux États-Unis, ce n'est pas le secteur public lui-même qui produit le matériel de défense : le gouvernement ordonne au secteur privé de s'en charger. L'utilisation de la Loi américaine sur la production de défense (DPA) de 1950, calquée sur les War Powers Acts qui ont accordé des pouvoirs importants au président Franklin D. Roosevelt en vue de diriger l'économie américaine durant la Seconde Guerre mondiale, n'a rien d'une rareté. L'armée passe près de 300.000 commandes chaque année dans le cadre du DPA, une pratique maintenue sous la présidence de Donald Trump.

Mais l'administration Trump s'est montrée réticente à compter sur le DPA en termes d'aide sanitaire au Covid-19. Son administration n'y a eu recours que dans certains cas, par exemple lorsqu'elle a dû charger 3M de d'accorder la priorité à des commandes du gouvernement américain pour les masques N95 et a interdit à l'entreprise de les exporter, ou encore en chargeant General Motors de fabriquer des respirateurs.

L'administration Trump a déployé le DPA de manière à la fois trop interventionniste et pas assez interventionniste. Elle s'est appuyée sur ce que l'on pourrait appeler des dispositions directes d'exercice du pouvoir et a utilisé le DPA "contre" 3M et General Motors. Le gouvernement a ordonné au secteur privé d'agir de telle et telle façon.

Commandement par la douceur

Une meilleure utilisation des larges pouvoirs de l'État serait un commandement par la douceur : le gouvernement crée des incitations pour que le secteur privé produise des biens qui profitent à la société. L'Allemagne, par exemple, a utilisé les garanties d'achat du gouvernement dans le cadre d'un programme d'aide beaucoup plus large. L'objectif était clair : non pas ordonner aux entreprises allemandes de produire des équipements médicaux, mais leur donner de bonnes motivations d'agir en ce sens.

Rien de tout cela ne doit diminuer l'innovation naturelle des entreprises ni l'ingéniosité entrepreneuriale. La réorientation de la production des distilleries locales de spiritueux vers la production de gel hydroalcoolique, ou celle des fabricants de filtres à café vers celle de masques faciaux mérite nos félicitations unanimes.

Mais il est clair que le marché, une fois livré à lui-même, ne produit pas une quantité suffisante d'équipements de protection individuelle, de respirateurs ni de médicaments thérapeutiques. Le moment venu, le marché ne sera pas non plus en mesure de garantir une vaccination universelle.

Le gouvernement américain n'est pas désavantagé par rapport à l'Allemagne. En vertu de la DPA, il dispose du même outil : les garanties fédérales d'achat. La réticence à utiliser ce droit laisse percevoir une dangereuse confusion idéologique.

Les masques faciaux, les respirateurs et les vaccinations ne sont ni des biens privés ni des biens publics. Ils ne sont en rien comparables à des chaussures : quand une personne préfère porter des escarpins violets surdimensionnés, cela heurte peut-être la sensibilité d'autres personnes en matière de goût vestimentaire, mais ne produit toutefois aucun type d'externalités, ni négatives, ni positives. Et ils ne sont pas comme l'air, un bien public indivisible et non-exclusif. Les masques faciaux, les respirateurs et les vaccinations sont des biens sociaux : leur approvisionnement est bénéfique pour la société et le gouvernement ne doit pas hésiter à en assurer un approvisionnement adéquat.

"La fourniture de biens sociaux nécessite de fortes incitations gouvernementales pour encourager le secteur privé à les fournir."
Roman Frydman et Gernot Wagner
Université de New York

La plupart du temps, la fourniture de biens sociaux nécessite de fortes incitations gouvernementales pour encourager le secteur privé à les fournir. La réponse au Covid-19 n'est pas un cas d'espèce. Il en va de même pour les technologies destinées à atténuer ou à s'adapter au changement climatique, un autre problème systémique que le secteur privé, à lui seul, ne pourra pas résoudre dans l'intérêt de tous.

Qu'il s'agisse du problème du Covid-19 ou de celui du changement climatique, le bénévolat d'entreprise et la philanthropie ne peuvent pas les résoudre. Pour profiter pleinement de la puissance du fameux dynamisme du secteur privé américain, il faudra mobiliser le pouvoir du gouvernement fédéral pour réutiliser le capital et l'énergie du secteur privé afin de venir en aide à une entreprise sociale de très grande ampleur.

Jusqu'à présent, la réponse du gouvernement fédéral américain a été une série d'occasions manquées, à commencer par l'incapacité à se préparer adéquatement, soit à détecter et à contenir la pandémie, soit à s'employer à en résoudre les retombées économiques. Elle s'étend jusqu'au premier projet de loi d'allègement de 2 mille milliards de dollars, qui n'a pas réussi à utiliser cette somme pour créer les bonnes incitations à mobiliser les forces du secteur privé en vue de s'attaquer à la cause profonde de la déroute économique. Après tout, il est difficile d'imaginer un meilleur plan de relance économique que celui consistant à vaincre le Covid-19.

"Après tout, il est difficile d'imaginer un meilleur plan de relance économique que celui consistant à vaincre le Covid-19."
Roman Frydman et Gernot Wagner
Université de New York

Pour y parvenir, tout comme pour lutter contre le changement climatique, il faut repenser le rôle du gouvernement. Une économie planifiée de style soviétique ne fonctionne pas quand tout va bien. Mais ce que la crise du Covid-19 doit nous apprendre, c'est qu'une économie capitaliste à l'américaine est insuffisante quand il s'agit de relever le défi consistant à fournir les biens collectifs dont les gens ont besoin. Pour les garantir, il faut un État actif qui prenne au sérieux le secteur privé.

Copyright : Project Syndicate, 2020.
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