Comment soutenir l’économie sans hypothéquer le futur ?

Pour financer les mesures de relance et s’assurer que la reprise ne soit pas biaisée en faveur des énergies fossiles, on pourrait imaginer une indexation des accices afin de maintenir le prix des carburants le plus proche possible de leur niveau de janvier. ©Photo News

La baisse des prix pétroliers est une double opportunité : celle de lever des fonds de façon relativement indolore pour financer les mesures de relance de l’économie sans alourdir la dette, et celle de s’assurer que la reprise ne soit pas biaisée en faveur des énergies fossiles, biais qui devra de toute façon être corrigé par la suite.

Alors que toute l’attention se concentre sur la capacité de notre système de santé et la préservation des secteurs économiques touchés par la crise du coronavirus, un phénomène économique important est presque passé inaperçu : les prix des énergies fossiles se sont effondrés. Le pétrole a perdu 60% de sa valeur depuis janvier, celui du charbon 20%. Les prix de l’essence et du diesel à la pompe ont chuté de l’ordre de 20%. Sur le marché européen, le prix des permis d’émissions de carbone, censés guider le secteur industriel vers des technologies moins carbonées, a perdu 40%.  Ces évolutions ne sont pas surprenantes : le prix de ces produits dépend de l’offre et de la demande mondiale, et cette dernière a fortement baissé.

Estelle Cantillon

Directrice de Recherche FNRS et professeur d’économie à l’ULB

Cette baisse des prix est une double opportunité : celle de lever des fonds de façon relativement indolore pour financer les mesures de relance de l’économie sans alourdir la dette, et celle de s’assurer que la reprise ne soit pas biaisée en faveur des énergies fossiles, biais qui devra de toute façon être corrigé par la suite.

Accises indexées sur la baisse du pétrole

Comment ? Pour le carburant automobile et le mazout de chauffage, cela pourrait être mis en œuvre via une augmentation des accises indexée sur la baisse des prix du pétrole. Cette indexation pourrait se faire à haute fréquence (par exemple hebdomadaire) afin de maintenir le prix de ces produits le plus proche possible de leur niveau de janvier.

"Maintenir les prix des produits pétroliers au niveau pré-crise est la seule façon d’éviter d’induire les consommateurs et investisseurs en erreur."
Estelle Cantillon
Directrice de Recherche FNRS et professeur d’économie à l’ULB

Avec quels bénéfices ? Tout d’abord, des recettes supplémentaires pour l’Etat. A la grosse louche, si les prix du pétrole restent ce qu’ils sont pour le reste de l’année, on parlerait d’une augmentation des accises de l’ordre de 32 cents le litre TVA comprise. Sachant que la consommation annuelle est de l’ordre de 10 milliards de litres par an et tenant compte du fait qu’elle sera moindre cette année, cette mesure pourrait rapporter de l’ordre de 1 milliard d’euros et compenser la baisse des recettes TVA.

Un second bénéfice est d’éviter qu’un prix anormalement bas pour ces produits réduisent les incitants à limiter leur consommation et à investir dans des alternatives moins carbonées. Sans correction, un effet rebond – une augmentation des émissions post-crise – est à redouter. Il sera particulièrement douloureux à corriger s’il provient de nouveaux investissements (véhicules, chaudières, …), rentables dans un contexte de prix pétroliers bas mais impayables dans un contexte de prix plus élevés. Maintenir les prix des produits pétroliers au niveau pré-crise est la seule façon d’éviter d’induire les consommateurs et investisseurs en erreur et ainsi soutenir les efforts de réduction de nos émissions auxquels contribuent différents acteurs publics et privés.  

Un argument similaire s’applique au prix des émissions de carbone. Ces dernières années, ceux-ci ont joué un rôle essentiel dans la réduction des émissions du secteur électrique (-12% rien que pour 2019), essentiellement en rendant la production d’électricité à base de charbon – particulièrement intense en émissions - de moins en moins compétitive. La solution ici est européenne, via un report de la mise en vente d’une partie des permis ou l’augmentation du prix plancher lors de ces ventes, le temps que le nouveau mécanisme de stabilité produise ses effets. Un retour vers un prix autour de 25-30 euros la tonne de CO2, certes insuffisant pour rencontrer les ambitions de l’Union, est néanmoins essentiel dans le contexte actuel, de nouveau pour éviter de biaiser les incitants à l’investissement.

Ces mesures sont aussi un acte responsable envers les générations futures, à l’heure où nos jeunes poursuivent vaille que vaille, dans le confinement, leurs actions de sensibilisation. En levant des fonds et donc en réduisant l’augmentation de la dette publique qui devra inévitablement être payée par les générations futures, nous évitons de les charger inutilement, alors qu’eux aussi, auront besoin de marges de manœuvre financières pour gérer les changements climatiques qui s’annoncent. En corrigeant les incitants pervers induits par la chute des prix des énergies fossiles, nous évitons de favoriser une reprise qui dévierait trop fort des trajectoires de réduction des émissions nécessaires, de nouveau à leur dépens.   

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