chronique

Comment va réagir l'animal blessé qu'est la N-VA?

Politologue - UCLouvain

La chronique politique de Vincent Laborderie, politologue à l'UCLouvain.

Avec sept partis présents au gouvernement, la coalition Vivaldi signe un record. En effet, jamais dans l’histoire de notre pays, une coalition n’avait été aussi diverse.

Le système proportionnel pousse ici sa logique jusqu’au bout : l’émiettement des forces en présence conduit à rassembler presque tous les partis qui ne sont ni extrémistes, ni séparatistes. On souhaite bon courage à Alexander De Croo pour faire vivre cette coalition très large. Mais si cette diversité est peut-être la faiblesse de la Vivaldi, sa force réside certainement dans l’opposition auquel elle doit faire face.

Plusieurs milliers de militants du Vlaams Belang s'étaient rassemblés fin septembre pour manifester contre la future coalition gouvernementale. ©BELGA

On pourra toujours critiquer l’action de ce gouvernement, sa réponse sera assez simple : c’est lui ou le chaos (fasciste, communiste ou séparatiste). Les images fortes du Vlaams Belang manifestant sur le plateau du Heysel contre lui ont, de ce point de vue, marqué les esprits. Dans ce contexte, on ne peut que souhaiter bonne chance au cdH et à Défi, seuls partis de gouvernement francophones aujourd’hui dans l’opposition. On leur souhaite d’exister politiquement et médiatiquement pas seulement pour eux, mais aussi pour le débat démocratique, tant celui-ci a besoin d’alternative crédible pour vivre.

Une ambiguïté cultivée

Côté Flamand, l’opposition démocratique sera représentée par la seule N-VA. Du positionnement de ce parti dépendra donc la teneur du débat a nord du pays, et éventuellement le visage de la Belgique post-2024. Or ledit positionnement est aujourd’hui tout à fait incertain, pour au moins deux raisons.

La première, c’est que la N-VA a toujours cultivé l’ambiguïté. Est-elle un parti populiste, séparatiste et anti-système ? Ou bien un nouveau CVP qui, sous un discours radical, n’aspire qu’à occuper le pouvoir ? C’est peu dire que la N-VA a, par le passé, varié entre les deux options.

"Ne doutez pas qu’en 2024 De Wever sera, selon les circonstances, aussi prêt à gouverner la Flandre avec le Vlaams Belang qu’à former une nouvelle suédoise au fédéral."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

Durant la longue crise fédérale de 2010-2011, Bart De Wever eut maintes fois l’occasion de former un gouvernement. Il préféra contribuer activement au pourrissement des négociations, pour finalement rejeter la note présentée par Elio Di Rupo en juillet 2011. Mais c’est à partir de là que la N-VA opère une mutation dans son rapport au pouvoir. Les élections communales de 2012 voient une poussée nationaliste inédite, avec la prise emblématique d’Anvers par Bart De Wever lui-même. Néanmoins, on doute alors encore fortement de la capacité de la N-VA à intégrer le gouvernement fédéral.

Le fameux cahier Atoma...

Comment un parti dont l’article 1er des statuts prône la fin de la Belgique pourrait-il gouverner ce pays ? C’est pourtant ce qui s’est passé en 2014. Grand vainqueur des élections, Bart De Wever opte rapidement pour la coalition suédoise, qui plus est en acceptant de mettre le communautaire au frigo. Aux militants déçus, Jan Jambon expliquera un jour que tout est prévu : la future réforme de l’État, étape vers le confédéralisme, a été négociée et consignée dans un cahier Atoma. Ce cahier, personne n’en a jamais vu la couleur. Mais il montre bien la gêne des dirigeants nationalistes et l’ampleur de la mue de la N-VA en parti de gouvernement.

Cette évolution accompagnait une autre mue, physique et vestimentaire, du président incarnant le parti. Bart De Wever perdait ainsi 58 kilos et troquait ses tenues décontractées (cravates proscrites), pour des costumes trois-pièces du dernier chic. Le trublion de la politique flamande, aussi proche du peuple que des baraques à frites, se transformait en notable, prêt à pénétrer dans les salons feutrés du pouvoir.

Les nationalistes occupaient donc le pouvoir à tous niveaux, mais non sans conserver une certaine ambiguïté et une critique de l’action gouvernementale. Un pied dans le gouvernement, un pied dehors, à l’instar d’un Théo Francken pour qui être secrétaire d’État ne semblait être aucunement contradictoire avec l’envoi de tweets provoquants. La N-VA était alors dans un fauteuil, oscillant librement entre la respectabilité de l’action gouvernementale et le rappel de sa spécificité flamande et de droite.

"La N-VA semble naviguer à vue."
Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

Cette liberté, elle ne l’a plus depuis la résurrection du Vlaams Belang aux élections communales d’octobre 2018. Celle-ci l’a contraint à muscler sa droite et à quitter le gouvernement Michel deux mois plus tard. Depuis,  la N-VA semble naviguer à vue. De l’aveu même de Bart De Wever, elle n’a pas gagné les élections de mai 2019. Mais ce que le président de la N-VA aura plus de mal à admettre, c’est qu’il a aussi perdu les négociations.

De Wever a perdu sur tous les tableaux

D’abord au niveau Flamand, en négociant durant de longues semaines avec le Vlaams Belang. Ainsi crédibilisé, le parti d’extrême-droite devenait premier parti de Flandre dès le sondage suivant. Ensuite au niveau fédéral où, pour une fois, il n’était pas au centre du jeu. C’est le PS qui était incontournable, et la N-VA a attendu de longs mois avant de pouvoir vraiment négocier avec lui. Elle pouvait alors espérer de vraies avancées vers le confédéralisme, mais le tout a été torpillé par une action conjointe des libéraux et des écologistes. De Wever a alors perdu sur tous les tableaux : plaidoyer pro-Belgique de ces deux familles politiques, échec à diviser la famille libérale, et revanche de Georges-Louis Bouchez que De Wever avait ouvertement voulu exclure quelques jours plus tôt.

Difficile donc de dire avec précision comment va réagir cet animal blessé. Mais il faut se souvenir que la N-VA, tout en étant dans l’opposition au fédéral, dirige le gouvernement flamand et la plus grande ville de Flandre. Un retour vers une posture anti-système est donc difficile, sachant que le Vlaams Belang, lui, est dans l’opposition partout.

Vu ces contraintes, le plus probable est que ce parti continue à ne pas choisir entre les deux postures possibles, tout en distinguant clairement dans sa communication la Flandre (où tout ira bien) du fédéral (où tout ira mal). Bart De Wever connaît peut-être cette phrase attribuée à François Mitterrand : « En politique, on ne lève ses ambiguïtés qu’à ses dépens ». Ne doutez pas qu’en 2024 il sera, selon les circonstances, aussi prêt à gouverner la Flandre avec le Vlaams Belang qu’à former une nouvelle suédoise au fédéral.

Vincent Laborderie
Politologue UCLouvain

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