tribune

"Communauter" pour renouer le lien social

Docteur en philosophie et économiste

La question de la communauté n’est-elle pas en train d’étouffer sous celle des communautés? Pour oxygéner le débat, ne faut-il pas passer du nom au verbe?...

"On nous dit parfois, écrivait Camus, que nous avons un monde à refaire. C’est peut-être vrai. Mais nous ne le referons que lorsque nous lui aurons donné un dictionnaire". Le mot "communauter" devra y figurer.

Joël Van Cauter. ©doc

Car, récemment, le président du MR Georges-Louis Bouchez tweetait: "La notion même de communauté est problématique. Ne pas comprendre que dans une démocratie libérale, il n’y a pas de communauté, mais des individus libres et égaux en possibilités est une faute."

Trouble délirant

Ce bégaiement a de quoi surprendre: pourquoi répéter les mots de Thatcher qui affirmait déjà en 1987 que "la société n’existe pas! Il y a des individus hommes et femmes"? Pourquoi essayer de faire du neuf avec du vieux qui a mené aux émeutes? On peut craindre pour la santé du débat politique. N’en sommes-nous pas au trouble délirant, une pathologie caractérisée par le déni?

Les questions communautaires occupent notre pays depuis 50 ans. Leur enjeu est celui de la concorde.

Un premier déni de réalité saute aux yeux. Article 1 de notre constitution: "La Belgique est un État fédéral qui se compose des communautés et des régions." Les questions communautaires occupent notre pays depuis 50 ans. Leur enjeu est celui de la concorde, "la paix communautaire" obtenue par un système de protection des minorités et d’équilibres. La question institutionnelle n’aurait rien à voir avec le danger communautariste? Alors pourquoi la Sureté de l’État met-elle les menaces islamistes et d’extrême droite nationaliste dos à dos?

Besoin, et non trop plein

Un second déni pointe en creux: l’urgence n’est pas l’appartenance à tel ou tel groupe, mais la non-appartenance.

Un ménage sur trois est une personne vivant seule et les familles monoparentales représentent 10% des ménages.

Depuis des années, les liens s’estompent entre les individus, de plus en plus isolés. Un ménage sur trois est une personne vivant seule et les familles monoparentales représentent 10% des ménages. En additionnant ces deux catégories, on arrive à 45% de la population du pays, contre 39% il y a 20 ans ; à Bruxelles, c’est 58%…

Quant au volontariat, la Belgique fut longtemps considérée comme une terre de fort engagement.

900.000
volontaires
Il apparaît que nous avons moins de 900.000 volontaires : 9,2% de la population, trois fois moins qu’en Irlande, cinq fois moins qu’en Suisse.

Mais après une harmonisation de notre méthode de calcul aux standards internationaux, il apparaît que nous avons moins de 900.000 volontaires : 9,2% de la population, trois fois moins qu’en Irlande, cinq fois moins qu’en Suisse.

Renouer

Cet isolement des individus pose problème à deux niveaux. Sur le plan de l’existence personnelle, il complique la vie matérielle. Le risque de pauvreté et d’exclusion touche en moyenne un Belge sur cinq, mais une famille monoparentale sur deux. Il réduit aussi le sentiment de satisfaction dans la vie, et on peut penser qu’il contribue à la détresse psychologique. Celle-ci touche 17% des Belges, croissant depuis 20 ans. 

La démocratie des années 1920 et 1930 du siècle dernier a été détruite lorsque le tissu social s’est déchiré, que les individus ont été brisés, atomisés.

Au plan politique, comment ne pas penser aux analyses d’Hannah Arendt? La démocratie des années 1920 et 1930 du siècle dernier a été détruite lorsque le tissu social s’est déchiré, que les individus ont été brisés, atomisés, que les groupes d’appartenance ont été remplacés par « une seule grande masse informe d’individus furieux ».

Dès lors, il faut aujourd’hui prendre le sujet des liens communautaires par l’autre bout, nous demander comment renouer plutôt que dénouer. Et, si nous voulons penser autrement, suivant Camus il nous faut utiliser les mots différemment.

Redéfinir

Le terme de "communauté" prend encore souvent le sens qu’il avait dans le débat sociologique communauté/société: un groupe humain naturel, homogène, consensuel, réuni par exemple autour d’une religion.

Martin Buber a pour sa part proposé de définir une communauté non par ce que les personnes sont, mais par ce qu’elles font.

Martin Buber a pour sa part proposé de définir une communauté non par ce que les personnes sont, mais par ce qu’elles font. Plus précisément, il avança la notion de "communauté de processus". Celle-ci réunit les hommes et femmes confrontés à un même problème et qui s’y attaquent ensemble.

Dans le même esprit, un compositeur affirme que la musique est une activité et non une chose. Aussi a-t-il inventé le terme "musiquer". En écho, il est temps d’ajouter une entrée au dictionnaire de l’action. Et de nous demander: comment pouvons-nous "communauter "? Comment, ensemble, affronter ce qui vient, pour le meilleur et pour le pire?

Par Joël Van Cauter, philosophe et économiste.

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