carte blanche

Construire l'avenir de l'Europe. Oui ! Mais en partant de la base, pas du sommet…

Carte blanche d'André Flahaut, ministre d’État

Dans le contexte du BREXIT, j’évoquais récemment l’opportunité nouvellement offerte de mettre en place une véritable Défense européenne – à laquelle les Britanniques se sont toujours opposés avec virulence, trop attachés à préserver les bases idéologiques de l’axe transatlantique. Qu’on le veuille ou non, qu’on s’en attriste, leur départ – malgré l’incertitude que suscite toute séparation – représente une occasion : celle de ressouder l’Europe, de la repenser en profondeur, d’en retrouver les fondements oubliés.

André Flahaut

Ministre d'Etat

Questionner le sens du projet européen

Le divorce qui s’opère ici – tant s’en faut – n’est pas anodin. Nous avons le devoir d’en prendre la mesure, d’en assumer les conséquences, d’en questionner les causes. Inutile de continuer à pester contre les populistes et les réseaux sociaux. Inutile de dénoncer en boucle les mauvais procès faits à l’Union européenne. Inutile de se lamenter plus avant. À mes yeux, rien ne saurait nous dispenser d’affronter le sens du projet européen et d’interroger ses buts.

Le BREXIT nous oblige à l’action, car il montre combien ce sens, aujourd’hui, fait problème…
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Le BREXIT nous oblige à l’action, car il montre combien ce sens, aujourd’hui, fait problème… alors qu’hier encore, il coulait de source. Pendant plusieurs décennies après 1945, le désir de paix et de réconciliation n’a fait aucun doute. Endeuillés par deux Guerres mondiales, les corps et les esprits ne pouvaient réclamer autre chose. Les ambitions destructrices et belliqueuses de certains avaient coûté trop de vies humaines et mis en péril les plus hautes valeurs morales. Il fallait reconstruire une Europe en ruines. Il fallait – disons-le sans nostalgie – inventer l’Union.

Une Europe dans l’errance

Aujourd’hui, soyons réalistes, l’Europe unie est dans l’errance. Elle manque à faire rêver ; à inspirer. La paix n’est plus le seul but ni la motivation principale. La solidarité a été mise à mal par l’Europe des marchés et de la finance – une Europe au rabais que d’aucuns ont plébiscitée pour ne plus avoir à parler politique. Les valeurs humaines, quant à elles, ont été progressivement remisées afin de favoriser depuis vingt ans des élargissements menés au pas de charge. Lesquels n’ont, du reste, cessé de faire planer sur l’Union européenne un nouveau parfum de Guerre froide.

Dès lors, comment redonner du corps et du sens au projet européen ? La question doit être posée, car je doute que la suppression des frais d’itinérance (roaming) ou la mise en place d’un chargeur universel pour les smartphones et les tablettes – ce qui est positif en soi – puissent véritablement susciter l’enthousiasme ou raviver le désir d’adhésion. Il n’empêche, la Commission européenne y voit, de son côté, des combats de premier ordre et ne manque d’en faire un battage médiatique.

Un clivage plus fort que jamais

Malgré l’attention nouvelle aux questions environnementales et climatiques, le clivage n’a jamais été aussi grand entre les institutions et les citoyens d’Europe dont les aspirations, espoirs et attentes restent bien souvent ignorés.
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Malgré l’attention nouvelle aux questions environnementales et climatiques, le clivage n’a jamais été aussi grand entre les institutions et les citoyens d’Europe dont les aspirations, espoirs et attentes (en termes de justice fiscale, d’emploi, de protection sociale, de solidarité, etc.) restent bien souvent ignorés. Force est alors de constater combien la relation qui s’est installée entre les uns et les autres s’apparente surtout à un " dialogue de sourds ".

Difficile pour nos citoyens de s’identifier au projet de cette Union européenne qui leur apparaît à la fois comme jargonnante et bureaucratique ; distante, fermée et répressive ; cacophonique, muette et impuissante sur la scène internationale. Difficile de se reconnaitre dans cette Union de façade obtenue au prix d’une complexité technocratique qui échappe – y compris dans l’espace politique – à celles et ceux qui ne sont pas dans la " bulle ". Difficile, enfin, de se sentir concerné par une cause si peu audacieuse et en si grand manque d’utopies. Je songe parfois au vote obligatoire – un outil précieux pour impliquer les citoyens dans la vie politique. J’en viens à rêver d’un vote obligatoire à l’échelle européenne. Utopique ? Peut-être… Et alors ?

Redonner la parole et être à l’écoute

À l’instar du Brexit, la " Conférence sur l’Avenir de l’Europe " – dont les travaux sont prévus pour durer jusqu’en 2022 – représente une occasion de repenser l’Union en partant de la base et non pas du sommet ; une occasion de raviver nos utopies ; une occasion d’être à l’écoute et dans le dialogue. Toutefois, je m’inquiète des prémisses de cette " Conférence ", de son orientation, de sa lourdeur, du manque d’attention aux erreurs du passé, mais encore des tensions institutionnelles entre le Parlement européen et la Commission. Je crains que tout cela ne soit, une fois de plus, " beaucoup de bruit pour rien ", et s’avère une nouvelle gesticulation sans lendemain.

La parole des citoyens n’est pas décorative ; pas plus qu’elle n’est toute-puissante.
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La parole des citoyens n’est pas décorative ; pas plus qu’elle n’est toute-puissante. Sa vocation n’est pas de donner bonne conscience aux institutions ni d’approuver ce qui a déjà été décidé. Partant, il ne saurait être question de limiter la consultation démocratique à une poignée de citoyens – qu’on pourrait dire " professionnels " – triés sur le volet et acquis à la cause.

Nous devons tout faire pour enrayer l’ascension redoutable des extrêmes et des démagogues ; tout faire pour retisser de solides liens de confiance ; tout faire aussi pour que les élus soient respectés dans leur rôle et dans leur engagement. J’invite donc les artisans de la " Conférence sur l’Avenir de l’Europe " à assumer leurs responsabilités et à travailler, cette fois-ci, pour que la vraie base – dans sa diversité – soit entendue et puisse s’exprimer en conscience et en liberté.

Faut-il élire le Président de la Commission européenne au suffrage universel ? Faut-il établir des listes transnationales ? Faut-il octroyer au Parlement européen un droit d’initiative ? Ces pistes, et beaucoup d’autres, sont à explorer d’urgence afin de donner carrière à un vrai fédéralisme capable de mieux respecter la diversité et les réalités européennes, mais encore de renforcer la proximité entre les citoyens d’Europe, leurs représentants et les institutions de l’Union.

On ne reconstruit pas une maison instable et incertaine en partant du sommet.

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