chronique

Créativité

Par Luc DE BRABANDERE

©Dieter Telemans

On dit souvent qu’être créatif c’est penser différemment. Apple qui s’est rendu célèbre avec son "Think Different" – faute grammaticale comprise – a contribué à cette manière inadéquate de qualifier la créativité. Non, être créatif, ce n’est pas penser autrement, c’est penser plus. Penser tout le temps, partout, à propos de tout, avec tout le monde.

Mais la pensée à ses lois et la mécanique des idées a ses règles. Rappelons-les, car Il faut s’y soumettre pour libérer utilement son imagination.

Une idée est une simplification

Que ce soit un projet de start-up ou de voyage, que ce soit une nouvelle vision de la sécurité sociale, le plan d’un discours politique, le sujet d’un roman ou les principes d‘une architecture informatique, dans un premier temps, une idée est nécessairement une simplification. Elle tient et s’exprime en quelques phrases. Une idée est une abstraction produite par l’esprit qui catalyse quelques concepts et les précipite en une petite structure mentale.

©Antonin Weber / Hanslucas

Une idée est une hypothèse de travail

Le corollaire est immédiat. Une idée n’est jamais vraie, ni fausse d’ailleurs. La théorie de Newton n’est pas exacte, celle d’Einstein non plus. Mais la relativité est une idée plus utile que la loi de l’attraction des corps. Toute idée, aussi brillante soit-elle, n’est jamais qu’une hypothèse. En science, elle permet d’expliquer mieux le monde, en entreprise elle permet parfois de le changer. En science, une grande idée est appelée théorie, en entreprise on l’appelle stratégie.

Aucune idée n’est bonne pour toujours

Pour qu’une idée porte des fruits, on ne peut y toucher. Pour commencer le tournage d’un film, il faut en figer le scénario et si on veut un jour partir en voyage, il faut choisir où l’on va. Tout comme il faut arrêter (de penser à) une stratégie pour pouvoir la mettre en œuvre. Mais le monde, lui, ne s’arrête pas. Un écart se creusera donc nécessairement entre l’idée qui a été figée à bon escient et le monde qui n’arrête pas d’évoluer. Et un jour, il faudra avoir une nouvelle idée, il faudra simplifier les choses différemment. Aucune idée n’est absolument bonne.

Il n’y a aucun exemple dans l’Histoire d’une idée qui était bonne au moment même où elle a surgi. Dans un premier temps une idée est nouvelle, sans plus.

Aucune idée n’est née bonne

Il n’y a aucun exemple dans l’Histoire d’une idée qui était bonne au moment même où elle a surgi. Dans un premier temps une idée est nouvelle, sans plus. L’idée du pain, de la démocratie, de James Bond ou de Whatsapp est née floue, imprécise dans la tête de quelqu’un. Une idée nouvelle jaillit à l’état brut, et ne devient – éventuellement – bonne qu’après une longue période d’échanges avec d’autres penseurs et de confrontation avec la réalité.

La meilleure manière d’avoir une bonne idée, c’est d’en avoir beaucoup

Nous avons deux cerveaux, ce qui a priori est une bonne nouvelle. Mais ces deux cerveaux ne s’aiment pas, et ça, c’est la mauvaise nouvelle. Le cerveau est un moteur à deux temps, il est capable de diverger en oubliant les contraintes et de converger en les prenant en considération. Mais toute tentative d’actionner les deux hémisphères en même temps se soldera par de la déception, voire de la frustration. L’imagination se juge par la quantité d’idées produites, le jugement par la qualité.

Bien souvent l’idée nouvelle que l’on cherche existe déjà quelque part.

Beaucoup d‘idées existent, mais on ne les voit pas

Nous pensons tous, tout le temps. La production d’idées est donc un flux continu et immense, et bien souvent l’idée nouvelle que l’on cherche existe déjà quelque part. Au début de l’automobile, General Motors et les autres grands de l’industrie avaient beaucoup de clients agriculteurs. Une des premières choses que faisaient ces premiers acheteurs était d’enlever la banquette arrière, car ils avaient besoin de plus de place pour transporter des ballots de paille et autres outils encombrants. Il a fallu des années pour "inventer" le pick-up, alors que l’idée était là dès le premier jour.

Le passage d’une idée à l’autre est toujours un choc

Cette septième loi découle des autres certes, mais il est néanmoins utile de la mettre en évidence. Comme une idée est une simplification, changer d’idée signifie de passer d’une simplification à une autre, ce qui ne peut se faire en douceur. Sur l’écrasante majorité des sujets nous pensons aujourd’hui ce que nous pensions la semaine passée, le mois passé, voire l’année passée. Et un changement d’avis ou de perception est donc nécessairement rare et brusque

Toute idée sort nécessairement d’un cadre

Un cadre de pensée est un ensemble de présupposés, de stéréotypes et d‘hypothèses, autrement dit une grille de lecture à travers laquelle le monde est observé. Quand il s’agit de créativité, l’expression "sortir du cadre" n’est donc pas adéquate car toute idée sort nécessairement d’un cadre. Si vous travaillez dans une banque où l’on vous demande de sortir du cadre, il ne vous est pas demandé de penser en dehors de la banque.

Non, il vous est demandé de penser en dehors de la manière dont vous simplifiez le métier de banquier depuis de nombreuses années, ce qui n’est pas du tout la même chose. En changeant une ou plusieurs de ces hypothèses, on crée un nouveau cadre qui permet de remarquer le potentiel d’une idée pourtant ancienne, et qui sera tout à coup qualifiée de nouvelle. Être créatif ne demande pas tant de sortir du cadre, mais surtout d’en créer plusieurs nouveaux, pour pouvoir mieux choisir celui qui s’avérera bon.

La créativité peut donc être définie comme l’aptitude d’un individu à changer facilement sa perception.

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