chronique

"Cyberespace"

Dans cette chronique, publiée chaque dernier samedi du mois, Luc de Brabandere analyse un mot utilisé couramment dans les entreprises. 

Par Luc de Brabandere
Philosophe et fellow du Boston Consulting Group

Décidément tout change, même les préfixes! Après les super, mega et hyper qui ont jalonné l’avènement de la société de consommation en proposant de plus en plus de la même chose, nous voilà donc entré dans le monde des cyber. Et là, cela devient tout autre chose car le cyber va transformer complètement et la société, et la consommation.

On parle certes de cyberespace et de cybercafé depuis des dizaines d’années, mais s’y rajoutent aujourd’hui des concepts comme la cybersécurité supposée combattre le cybercrime ou le cyberharcèlement.

Mais quel est donc le sens de ce préfixe cyber qui nous envahit? Les origines du mot aident à le comprendre. Il est né après la deuxième guerre mondiale dans la tête d’un chercheur américain nommé Norbert Wiener. Ce mathématicien génial fut engagé au MIT dans un programme de recherche consacré à de nouvelles formes d’armement. Plus précisément on lui demanda de mettre au point des missiles capables d’atteindre les V1 et les V2, ces avions allemands sans pilote bourrés d’explosifs qui causaient tant de dégâts en Angleterre. Pour ce faire Wiener devait modéliser le comportement d’un pilote se sachant pourchassé, et donc mieux comprendre mieux les mécanismes de décision de l’homme en général.

En 1948, Norbert Wiener baptisa cybernétique un nouveau domaine de la science, celui où est étudié la maîtrise des machines. L’idée du nom lui vint du grec "kubernao" qui signifie "piloter". Cyber a donc la même étymologie que gouvernail et que… gouvernement! Pour être précis, le livre de Wiener s’intitulait Cybernetics, Control and Communication in the Animal and the Machine.

C’est un des livres les plus importants du XXe siècle, le New York Times en fit son éloge en janvier 1949 en lui prédisant un rôle de science phare dans le futur, et notre actualité lui donne raison. Ce livre éclaire d’une manière utile le monde d’aujourd’hui, car un des concepts principaux qui fondent cette nouvelle théorie est celui de régulation.

Prenons un exemple. Quand on sert un verre de vin, il est nécessaire de garder le bras immobile. Or à tout instant le poids de la bouteille diminue, et donc la force qui y est appliquée doit également diminuer, sous peine de voir le bras se lever. Cela n’est possible que par un mécanisme que l’on nomme régulation. Comme la distance entre la bouteille et le verre doit rester constante, dès que le moindre écart est détecté, un signal est envoyé au cerveau qui réduit instantanément la force qui tire le bras vers le haut. Le mécanisme est une boucle continue que les anglophones appellent feedback – littéralement nourrir en retour.

La cybernétique est partout. Disons pour faire simple que c’est la science qui étudie comment un système peut poursuivre et atteindre un objectif malgré les perturbations imprévisibles de l’environnement. Les exemples sont multiples. C’est le cas de notre corps qui garde une température quasi constante malgré des activités qui varient fort. Mais c’est le aussi le cas de l’audimat qui permet aux chaînes de télévision d’adapter leurs programmes pour attirer un maximum de spectateurs. Elle est là la boucle de régulation: nous regardons la télévision et la télévision nous regarde!

L’idée de régulation n’est pas vraiment nouvelle. Leonard de Vinci qui aimait les poulets bien cuits avait imaginé de mettre dans sa cheminée une hélice horizontale reliée à la broche. Plus la chaleur du feu augmente, plus l’hélice et… le poulet tournent vite!

Pendant longtemps la régulation a permis des mécanismes ingénieux, mais aujourd’hui elle sous-tend le système planétaire. Wiener a proposé une théorie mathématique et la montée en puissance de l’informatique a fait le reste. Le cyberespace est l’ensemble des ordinateurs connectés dans le monde. Chacun d’entre eux agit comme une tête chercheuse et cible des citoyens qui eux aussi cherchent à atteindre leurs objectifs. Et voilà pourquoi on appelle cybermonday le lundi après le Thanksgiving, celui où l’on bat le record de cyberachats…

Avec Internet, tout peut et devenir "cyber", mais l’enjeu sociétal est immense. Car dans le cyberespace on ne sait plus quelle est la cause et quel est l’effet, on ne sait plus très bien qui gouverne et qui est gouverné. On ne cherche plus à savoir si c’est la poule qui a précédé l’œuf, ou si c’est l’œuf qui a précédé la poule. Dans le cyberespace, on mange les deux.

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