interview

Daniel Guéguen "Le lobbying des ONG est plus efficace que celui des secteurs économiques"

"Au niveau industriel, c’est un grand bazar. Il y a des lobbies partout, chacun tourne dans son coin", explique Daniel Guéguen. ©Saskia Vanderstichele

Le lobbying européen, à Bruxelles, nourrit bien des fantasmes. Daniel Guéguen le connaît bien. En 45 ans, ce Français qui n’a pas sa langue en poche est devenu l’une des figures de la scène de l’influence bruxelloise. Il a dirigé le lobby agricole européen, puis le lobby du sucre, avant d’établir ses propres structures de lobbying. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il veut " tordre le cou " à quelques " fadaises ".

Jacques Séguéla a écrit: "Ne dites pas à ma mère que je suis dans la publicité, elle me croit pianiste dans un bordel". Vous, avez-vous dit à votre mère que vous étiez lobbyiste à Bruxelles?

Jacques Séguéla ©Photo News

Oui, j’assume le terme. Mais ça devient courageux… Lobbyiste, c’est mal! C’est le défenseur des puissances d’argent, des multinationales, du capitalisme, etc. C’est l’image que le terme donne. Mais elle doit être redressée.

Comprenez-vous cette mauvaise image?

Je comprends d’où elle vient. Elle vient d’abord d’une approche politiquement correcte générale, qui se développe, y compris dans les médias. Alors que les dossiers deviennent de plus en compliqués, il y a une tentation à la caricature. Il y aurait les bons lobbyistes et les mauvais lobbyistes. Les bons lobbyistes, c’est ceux qui représentent l’écologie, l’environnement, la sécurité alimentaire, la société civile, les ONG, etc. Et les mauvais, c’est ceux qui sont liés aux associations professionnelles sectorielles, à l’industrie, à l’agriculture, etc. Deuxième point: les réseaux sociaux ont un effet d’accélérateur par rapport à la caricature. Je trouve ça très injuste, parce que nous sommes tous dans le même bateau, et que le lobbying, que l’on peut aussi appeler "représentation d’intérêts" ou "médiation", fait partie du processus de décision européen. Il n’y a pas un projet de loi, de directive, de règlement qui ne soit pas soumis pour examen aux lobbies au sens large. Tous sont consultés. Et ensuite la Commission européenne fait ses choix.

Le lobbyiste n’est-il pas un spécialiste des faiblesses du système, de ses failles?

Le Parlement européen ©Photo News

Le lobbying, c’est un métier. Beaucoup pensent qu’on fait des relations publiques, qu’on joue au golf avec des députés, qu’on fait des gueuletons à droite à gauche… C’est faux. Ce n’est pas du tout un métier de représentation. C’est un métier d’expertise. Mais je veux d’abord dire que c’est un métier propre — même si je pense que ça manque de transparence et qu’il faudrait une réglementation obligatoire du lobbying.

C’était quoi un lobbyiste à l’heureuse époque où j’ai commencé ma carrière, il y a 45 ans? Un bon lobbyiste, c’était un technicien qui connaissait son sujet. Il identifiait qui étaient ses interlocuteurs naturels, essentiellement à la Commission, un peu dans son pays et un peu au Parlement, et il allait les voir pour expliquer son dossier. Le fonctionnaire ou l’élu était déjà très demandeur de rencontrer des gens qui ont une crédibilité.

Maintenant, la crédibilité technique reste tout à fait essentielle, sauf que c’est encore plus compliqué qu’avant: il faut des gens ultra-pointus. À cela se sont ajoutés deux autres paramètres. Le funeste Traité de Lisbonne, qui a été rejeté par les Français et les Néerlandais en 2005, mais qui est revenu par la fenêtre en 2009, était supposé simplifier les institutions. En réalité, c’est un monstre juridique, avec beaucoup d’opacité, des exceptions, des dérogations, des cas particuliers.

Quelque part, il faut donc aujourd’hui être aussi un juriste, un spécialiste du processus de décision, comprendre exactement dans quel jeu on joue.

Il y a un troisième élément. Maintenant, plus c’est compliqué, plus il faut faire simple. Et plus les réseaux sociaux sont importants, plus il faut apprendre à communiquer avec ces nouveaux outils. Il faut avoir du "storytelling" et des documents qu’on comprend juste en les regardant…

Une équipe de lobbying qui fonctionne, c’est donc un technicien, un spécialiste des procédures et un spécialiste de la communication.

C’est vraiment toujours propre? Vous n’avez jamais croisé de pratiques sales?

Si, mais pas tellement! L’opinion publique demande de la transparence et des règles, et elle a raison. Parce que notre métier touche aussi à des sujets sensibles: la sécurité, le blanchiment d’argent, la santé publique, etc. Et, moi, je suis favorable à une réglementation obligatoire de ce métier.

Ce qui a été mis en place par les institutions européennes, c’est trop faible?

©Hollandse Hoogte / Peter Hilz

Oui, beaucoup trop faible. Avant, il y avait le fameux registre de la transparence, où les lobbyistes devaient s’inscrire – mais c’était facultatif. Maintenant, il est devenu obligatoire. Mais c’est sans contrôle et sans sanctions, c’est du bricolage.

On entend souvent dire que des lobbyistes préparent des amendements législatifs à l’intention de certains députés européens… La démocratie européenne ne tourne-t-elle pas rond?

C’est Bisounours, ça! Le travail du lobbyiste, c’est de faire en sorte que la législation soit favorable aux intérêts qu’il défend. À charge pour le législateur de légiférer, à charge pour les autorités publiques de faire leur travail. Rédiger un amendement, ce n’est certainement pas le quotidien du travail, mais ça peut effectivement arriver. Le Parlement est une institution ouverte. Et ce qui peut être vrai pour des représentations d’intérêts économiques, professionnels, sectoriels, vaut également au même degré pour les ONG et la société civile.

©REUTERS

On croit généralement que les lobbies industriels ont beaucoup d’argent, contrairement aux ONG. Il faut tordre le cou à ce genre de fadaises! La vérité, c’est que la société civile est beaucoup mieux organisée que les professions. Elle a un système de fonctionnement absolument admirable, avec un groupe de coordination central, puis une organisation par branches: il y a le fameux G10, qui représente les ONG environnementales (WWF, Greenpeace, Friends of the Earth, etc.), puis il y a le pôle social, le pôle "développement", le pôle "droits de l’homme", le pôle "éducation", le pôle "culture", etc. Et, à l’intérieur de chaque pôle, ils sont spécialisés. On va voir le WWF pour la pêche, Greenpeace pour les OGM, Climate Action Network pour les émissions de CO2… Au niveau industriel, c’est un grand bazar. Il y a des lobbies partout, chacun tourne dans son coin: il y a un vrai progrès à faire…

On entend aussi que, dans les gros dossiers, l’industrie va voir les commissaires ou les directeurs généraux beaucoup plus souvent que les ONG. Je mets les pieds dans le plat délibérément, mais à quoi ça sert aujourd’hui les commissaires et les directeurs généraux? Sont-ils les hommes clés de la législation à Bruxelles? Certainement pas! Celui qui est important ici, à Bruxelles, c’est celui qui tient le porte-plume, c’est le desk-officer. Si j’ai le choix entre un déjeuner avec le commissaire et un sandwich avec le desk-officer, je prends le sandwich avec le desk-officer.

On dit enfin que les ONG n’ont pas les moyens. Je ne suis pas d’accord. Le WWF, par exemple, a une équipe de 50 personnes, dont 10 ont un doctorat en sciences ou en biochimie. Ce sont des gens très sérieux, qui font très bien leur boulot.

La méthode des ONG est en réalité plus sophistiquée. Elle est plus efficace, plus rationnelle, plus orientée sur les tendances actuelles que la méthode — ou l’absence de méthode — de beaucoup d’industries, qui sont totalement dans le passé.

Indépendamment de l’action des lobbyistes, quel regard portez-vous sur l’Union européenne?

Il faut absolument réformer le système européen. Il est dramatique. L’Union, c’est un projet majeur, et je reste un Européen convaincu: il faut plus d’Europe, pas moins d’Europe. Mais l’Europe doit avoir une vision politique. Or, elle a connu trois développements dévastateurs. Le premier, ça a été l’élargissement accéléré. À 12, c’était gérable. À 15, ce n’était déjà presque plus gérable. Alors, à 28! C’est le plus petit commun dénominateur. C’était une erreur majeure.

©REUTERS

Deuxième erreur: avoir fait l’euro sans poser les bases fédérales de l’Union. Une monnaie unique doit être fondée sur un système d’inspiration fédérale, avec un marché unique, une citoyenneté commune, une fiscalité et des régimes sociaux harmonisés, etc. Ce n’est pas le cas, et l’euro est toujours, à mes yeux, non soutenable.

Troisième erreur: le Traité de Lisbonne, choisi pour simplifier et qui a créé un pataquès absolument innommable. Maintenant, ce sont les chefs d’État ou de gouvernement qui ont pris le pouvoir, donc la Commission est devenue en quelque sorte leur secrétariat, ce qui est très regrettable, parce que la Commission doit être le moteur de la machine Europe. Ensuite, il y a les procédures. Je ne voudrais pas être trop technique, mais le système législatif a changé. Avant, c’était très transparent. Aujourd’hui, ce qui sort de la procédure opaque des "trilogues" entre les institutions, c’est de la législation rapide, un peu bâclée. Nous sommes ainsi passés d’un système législatif qui devait être une politique à un système bureaucratique de petits actes réglementaires que personne ne comprend. Ce n’est pas un système démocratique. Et il faut le réformer d’urgence! Il n’est en aucune façon tenable. Et il contribue à générer ces bataillons d’eurosceptiques qui vont arriver au Parlement européen.

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