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Dans la crise du Covid, l’approche systémique doit remplacer la démarche systématique

L’approche systématique, simpliste, de la crise sanitaire actuelle donne les résultats funestes que l’on sait. Dans le monde complexe qui est le nôtre, c’est une approche systémique qu’il faut mettre en œuvre.

Il ne se passe point de jour sans que des articles ou interviews divers dénoncent le côté chaotique de la gestion de la crise du Covid. Parallèlement à ces regards critiques, généralement argumentés, nombre de princes qui nous gouvernent et d’experts qui les conseillent répondent par des mots génériques, tels que "couacs" ou "cafouillages et par des causes exogènes qui ne sont pas sous leur contrôle.

Certes, c’est en période de crise que les inefficacités et l’impréparation apparaissent de manière criante, et ce, dans tous les domaines et toutes les organisations. Souvent, la situation préexiste, comme la photo sur l’émulsion argentique, et le révélateur de la crise nous l’a laissé voir tandis que le fixateur de sa gestion nous a paralysé dans un temps suspendu.

Michel Judkiewicz, Ingénieur civil membre de la classe technologie et société de l’Académie Royale. ©doc

Prenons un peu de hauteur, quittons l’anecdotique pour éventuellement faire mieux lors d’une prochaine crise, quelle qu’elle soit. Un problème survient, se développe, devient une crise, locale, nationale, voire mondiale. La réaction logique est, d’accord avec Descartes, de diviser le problème en sous-ensembles, traiter chacun de ceux-ci et rassembler les solutions partielles en un tout cohérent. Voilà une approche systématique qui devrait rassurer et donner de bons résultats.

Sauf que, la théorie des systèmes nous enseigne que cette approche, systématique seulement, ne convient que pour les systèmes simples, que l’on peut caractériser par:

  1. Un comportement prévisible
  2. Un nombre limité d’interactions faibles entre les éléments du système et peu ou pas de boucles dites de rétroaction qui font varier certains éléments en fonction de variations précédentes de divers éléments
  3. Une prise de décision centralisée dans peu de mains

Dans le cas contraire, s’il est toujours nécessaire d’être systématique, cela n’est plus suffisant et il nous faut aussi une approche systémique où on doit s’accommoder de contraintes différentes.

La gestion de problèmes complexes, non-linéaires et auto-adaptatifs se moque de la multiplication des niveaux de pouvoir, politiques partisanes, fiefs locaux, petits arrangements et jeux politiques et malheureusement pour nous, elle ne se prive pas de nous le faire savoir.

Clairement, la crise de la pandémie ne rencontre aucune des 3 conditions ci-dessus.

Les principales contraintes touchent à la limite de nos connaissances par rapport au phénomène de cette crise, à la possibilité d’émergences incontrôlables (les nouveaux variants, par exemple), à l’imprévisibilité de la relation à l’environnement et à la manière dont les agents (humains) vont réagir à diverses mesures et leurs conséquences en termes de propagation de l’épidémie: les fameuses boucles de rétroaction.

Dès lors, raisonner en termes de causalité linéaire ne fonctionne plus car une cause C donnant un effet E1, donnera peut-être un effet E2, la prochaine fois vu que différents agents (humains, environnement, virus…) s’adaptent de manière permanente en fonction de l’évolution du système et donc, modifient celui-ci.

Ménager la chèvre et le chou

De surcroît, les démarches systématiques des décideurs (mesure prises ou à prendre), se combinent, vu la nouveauté de la situation, avec des tâtonnements, des hésitations, des choix au carrefour de celui des experts, en principe rationnels, et de celui des politiques, qui tentent de ménager la chèvre et le chou. Dès lors, on attend que les problèmes émergent pour y trouver une solution, nécessairement dans l’urgence, vu que l’on ne peut planifier une séquence d’actions systématique à cause de la nature même du système non-linéaire (effet non proportionnels aux causes), complexe (émergences imprévisibles) et auto-adaptatif.

Pour fixer les idées, on peut considérer qu’un système complexe est un réseau de points (des nœuds) reliés par des lignes (des liens). La complexité  augmente avec le nombre de nœuds, la nature et le nombre de liens unissant les nœuds et la vitesse à laquelle une modification apportée à un nœud se propage dans le réseau.

Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’espoir de meilleure approche systémique? Si, à certaines conditions.

- Eduquer les décideurs à la complexité, sa gestion et au fait que les influences peuvent être multiples et contre-intuitives et que dans un système complexe, « on ne sait pas ce que l’on ne sait pas »

- Faire en sorte que l’on recherche des solutions intégrées sur base d’une collaboration ouverte et sans cloisonnements ni oppositions tactiques, politiques ou personnelles entre décideurs

- Associer tous les acteurs concernés de près à la recherche de solutions en réduisant les redondances et les conflits potentiels

- Donner priorité aux processus en jeu et non aux structures en place et surtout, limiter les parties prenantes à l’indispensable. Voir des situations paraphrasées par plusieurs personnes disant la même chose en d’autres mots, simplement pour occuper l’espace médiatique ne présente aucun intérêt, quitte même à provoquer l’effet contraire à celui souhaité, pour ceux qui espèrent ainsi se mettre en valeur.

- Etudier des solutions globales, par exemple les interactions entre le développement de la pandémie, les problèmes psychologiques induits par le confinement, la gestion du personnel et du matériel de santé, les aspects socio-économiques, plutôt que de tirer en ordre dispersé sur chacune de ces cibles, séparément car, on l’a dit, la logique cartésienne ne suffit pas dans ce cas de figure

- Formuler des messages d’informations simples, cohérents et étayés par des faits pour persuader le public, sans pour autant négliger le côté humain de la communication.

Adapter la gestion à la complexité du monde

On l’aura compris, la gestion de problèmes complexes, non-linéaires et auto-adaptatifs se moque de la multiplication des niveaux de pouvoir, politiques partisanes, fiefs locaux, petits arrangements et jeux politiques et malheureusement pour nous, elle ne se prive pas de nous le faire savoir.

Si le vaniteux peut soulever son chapeau quand on applaudit, ce n’est en général pas lui qui le porte quand on n’applaudit plus.

Notre société se complexifie sans cesse sur les plans économiques, légal, environnemental, technique, social, communicationnel. On peut le regretter mais c’est inexorable et donc, il faut adapter les outils et surtout les comportements et les structures, car la multiplication des niveaux de petits pouvoirs d’action ou de blocage ne convient pas à la complexité croissante de notre monde.

Comme dans "Le Petit prince" de Saint-Exupéry, si le vaniteux peut soulever son chapeau quand on applaudit, ce n’est en général pas lui qui le porte quand on n’applaudit plus.

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