carte blanche

De l'ère "Pax Americana" à la récession géopolitique

Non, vous ne vous trompez pas: la politique mondiale s’est réellement détraquée ces derniers temps. Et tandis que chaque histoire géopolitique a ses propres acteurs et ses propres décors, ces récits ont en commun l’absence de leadership mondial et la perte de contrôle géopolitique global.

Par Ian Bremmer - Président de l'Eurasia Group et de GZERO et auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

Le monde est passé de l’ère "Pax Americana" – où les Etats-Unis utilisaient à la fois les leviers économique et militaire pour garantir un minimum de stabilité mondiale et pour coordonner la mise en place de réponses mondiales aux problèmes mondiaux aux côtés d’alliés partageant les mêmes valeurs – à une "récession géopolitique", en d’autres termes, le délitement de l’ancien ordre mondial. Si l’on se penche sur les trente dernières années, quatre tournants décisifs ont fait basculer le monde vers son dysfonctionnement politique actuel.

Le premier événement fut la réponse inadéquate de l’Occident à la chute de l’Union Soviétique en 1991. Après des décennies de féroces batailles idéologiques avec les Soviétiques, les démocraties occidentales ont célébré leur victoire et accueilli l’ancienne URSS dans le giron du capitalisme démocratique, pour la laisser ensuite se débrouiller seule.

Il n’y a pas eu de Plan Marshall pour l’ex-Union Soviétique, comme ce fut le cas pour l’Europe après les dévastations de la Seconde Guerre Mondiale. Rétrospectivement, les États post-soviétiques – et plus particulièrement la Russie – auraient eu besoin de beaucoup plus d’attention et de soutien de la part de l’Occident que ce qu’ils ont reçu.

Résultat: des industries critiques confisquées par des oligarchies et intérêts particuliers, ayant conduit à un leadership politique dont l’objectif géopolitique en 2019 consiste à déstabiliser les démocraties occidentales avec des campagnes de désinformation et des mouvements tactiques provocateurs.

La décision des Américains de déclarer la guerre à Saddam Hussein sur des bases fallacieuses reste impardonnable pour de nombreux citoyens partout dans le monde.

Les attentats du 11 septembre, et la réaction exagérée de l’Occident avec le lancement de deux guerres ratées en Afghanistan et en Irak furent le second point de basculement. Alors que la guerre contre l’Afghanistan pouvait être compréhensible à l’époque compte tenu des liens évidents entre les Talibans et Al Qaeda, la décision des Américains de déclarer la guerre à Saddam Hussein sur des bases fallacieuses reste impardonnable pour de nombreux citoyens partout dans le monde et a terni pour toujours l’image de leadership mondial des Etats-Unis.

Ces deux guerres ont conduit à la faillite de deux États qui continuent à représenter de sérieux défis de sécurité pour la région. Le coût exorbitant de ces guerres – des milliards de dollars dépensés et des milliers de vies humaines perdues – a servi de coup de semonce et découragé les Etats-Unis et leurs alliés de répéter les mêmes erreurs et de continuer à jouer le rôle de gendarme mondial.

Le troisième tournant fut la crise financière de 2008. La réponse globale à l’effondrement imminent de l’architecture financière mondiale fut la dernière fois où nous avons constaté un véritable leadership américain et une réelle coopération entre les démocraties industrielles avancées pour faire face à une crise mondiale menaçant l’ensemble de la planète.

En fait, c’est la seule fois où le G7 a réellement travaillé en équipe, et cela a aussi débouché sur la première – et la plus efficace – rencontre du G20 à ce jour. Mais la manière dont le système financier fut sauvé – en renflouant les grandes banques et institutions financières avec l’argent du contribuable – a alimenté la perception que les décideurs politiques avaient irrévocablement perdu le contact avec leurs électeurs, et posé de sérieuses questions quant à la manière dont le capitalisme occidental répond aux exigences sociales du XXIe siècle.

La Chine – en pleine ascension économique – s’est bâtie la confiance en soi nécessaire pour maintenir une structure politico-économique différente et éviter un sort comparable. Des mouvements comme Occupy Wall Street sont apparus ici et là en Occident, mais les problèmes sont globalement restés sans solution.

Le principe du "chacun pour soi" n’a cessé de gagner en popularité au sein des démocraties du monde.

Ce qui nous mène au quatrième tournant: l’émergence du populisme en 2015/2016, avec une polarisation de la politique ayant finalement abouti au résultat du référendum sur le Brexit et à l’élection de Donald Trump, deux événements ayant créé une fracture dans la politique économique de ces deux pays ainsi qu’au sein de la coopération mondiale au sens large.

Ce fut le dernier signal indiquant que l’ordre mondial sous le leadership américain était révolu. Il a donné naissance au principe du "chacun pour soi" qui n’a cessé de gagner en popularité au sein des démocraties du monde.

Ajoutez-y une Chine ambitieuse et opportuniste en train de se construire une architecture internationale alternative pour concurrencer l’Occident, et vous comprenez pourquoi la politique mondiale n’a jamais été aussi volatile depuis la Seconde Guerre Mondiale.

La "récession géopolitique" que nous traversons actuellement ne va pas durer éternellement, mais la fin de la "Pax Americana" ne fait plus aucun doute. Une question demeure: que nous réserve l’avenir?

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