chronique

Décide-t-on vraiment à l'heure de l'intelligence artificielle?

Décider. On attend cet acte de tout manager, d’ailleurs souvent appelé "décideur". Le manager n’est pas seul concerné: chaque être humain prend une centaine de décisions conscientes par jour, et 35000 micro-décisions inconscientes.

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Aujourd’hui, les technologies d’intelligence artificielle (IA) transforment comment nous décidons: elles nous aident à décider et, parfois, elles décident carrément à notre place. La décision peut être très simple, par exemple lorsque l’algorithme de Netflix nous propose un choix de films. Il peut aussi s’agir d’une décision complexe: pensons à une policière de Los Angeles ayant à sa disposition un algorithme prédisant le risque de récidive de la personne qu’elle a à arrêter.

L’IA nous permet-elle d’exercer mieux, ou moins bien, notre capacité de décider, en tant que citoyen, consommateur ou professionnel? Derrière cette interrogation se cache une question plus fondamentale encore. Le libre arbitre est-il encore possible?

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Le concept de libre arbitre n’est pas universel, loin s’en faut. Primo, il n’existe pas dans certaines cultures, et notoirement dans la pensée chinoise. Il en résulte un fossé culturel entre nous et la Chine, aujourd’hui détentrice du plus grand nombre de brevets de produits d’IA sur le globe. Comment pouvons-nous comprendre, nous Européens, que les citoyens chinois acceptent de se soumettre à des algorithmes de surveillance massive? A contrario, comment comprendre pour un jeune Chinois ces Européens soucieux de défendre une liberté de choix individuelle qui se ferait au détriment du bien collectif.

Secundo, même dans l’occident judéo-chrétien, le libre arbitre a fait l’objet de batailles homériques. On doit le concept à l’un des pères de l’église, Saint-Augustin. En bon théologien, ce dernier faisait face à un problème de taille: comment est-il possible que le mal existe si Dieu est parfait? Le libre arbitre fut sa réponse: l’être humain est capable de faire le mal parce qu’il a la faculté de librement décider.

Il y a 500 ans, le débat a fait rage en Europe autour du libre arbitre. En 1524, Érasme publie Du libre arbitre, un vibrant plaidoyer en faveur du concept d’Augustin. Pour l’humaniste, tout n’est pas joué d’avance par la loi de Dieu; la volonté humaine peut conduire à la grâce. L’année suivante, Luther publie en réplique Du Serf Arbitre: l’existence est prédestinée, le libre arbitre authentique n’existe pas. Le conflit d’idées sera au cœur d’un conflit armé, les guerres de religion, qui commença cette année-là.

Harari appelle à se libérer du libre-arbitre pour mieux empêcher le hacking du cerveau humain par des IA.

Qu’est-ce que ces vieux débats théologiques ont à voir avec l’intelligence artificielle? L’IA pose la question du libre arbitre comme jamais. Et derrière les milliers de pages des dizaines de rapports et livres sur l’éthique et l’IA, on retrouve exactement la ligne de fracture Erasme-Luther.

Yuval Noah Harari ©BELGAIMAGE

Du côté des partisans de Luther, on compte le célèbre intellectuel israélien Yuval Harari, véritable rock-star que vous pouvez aller écouter au Lotto Arena d’Anvers fin janvier 2020. La thèse de Harari, confortée par les neurosciences, est radicale: le libre arbitre n’est qu’une fiction. Nos décisions ne sont pas libres et indépendantes, mais déterminées par nos gènes, notre environnement,… Certes, dit Harari, le libre arbitre a été un mythe utile pendant 500 ans, quand il fallait lutter contre l’inquisition ou le KGB. Selon lui, ce mythe est aujourd’hui devenu dangereux: il nous empêche de voir le danger imminent d’une manipulation à grande échelle. Harari appelle à se libérer du libre-arbitre pour mieux empêcher le hacking du cerveau humain par des IA.

Du côté des partisans d’Erasme version 2020, on trouve les philosophes Daniel Dennett et Gaspard Koenig. Dans son livre Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, celui-ci défend l’importance de la délibération intérieure, qu’il nomme "arbitre libre". L’individu est défini par ses décisions et chaque choix que l’on pose, même automatique, est le résultat d’une vie entière de décisions antérieures. Si dès l’enfance l’IA décide à notre place, l’individu n’existe plus. Pas plus que les droits qui lui sont attachés, comme la liberté d’expression ou de croyance.

Le match retour Erasme-Luther est loin d’être terminé. Il pose une question dérangeante pour nous Européens: pouvons-nous envisager la simple possibilité que le libre arbitre, cette notion qui a permis le progrès technologique et social au cours des derniers siècles, soit devenu inutile? Qu’il constitue un frein au progrès futur? Face à la montée en puissance fulgurante de la Chine et de ses géants numériques, nous n’aurons d’autre choix que de répondre clairement à cette question.

* Illustration CartoonBase

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