carte blanche

Décroissance ou croissance zéro ne sont pas la solution

Giuseppe Pagano

Nous avons besoin de croissance, mais évidemment d’une croissance soutenable, donc plus verte, plus inclusive et plus attentive à de nombreux autres paramètres de justice sociale. Les objectifs du développement durable ne disent rien d’autre, même s’ils ne le disent pas toujours de façon très claire.

Par Giuseppe PAGANO
Université de Mons

Le 18 septembre, a été publiée “Europe, le temps est venu pour te libérer de ta dépendance à la croissance”, une lettre ouverte qui constitue le prélude de la conférence “Post-Croissance” tenue à Bruxelles les 18 et 19 septembre. D’une façon générale, les signataires appellent à “une économie post-croissance en Europe”, c’est-à-dire un avenir sans croissance économique ou même avec une décroissance. Les auteurs rejettent les objectifs du développement durable, qui incorporent la croissance économique, et critiquent les termes comme la croissance “soutenable, verte ou inclusive”.

L’argument principal est qu’il serait possible “d’améliorer la qualité de vie, de restaurer le monde vivant, de réduire les inégalités et de fournir des emplois décents en nombre suffisant sans recourir à la croissance économique [...]”. Cela conduit les auteurs à proposer, notamment, la limitation de l’utilisation des ressources naturelles, ainsi que l’introduction d’une taxe carbone dont les revenus pourraient être utilisés pour financer une allocation universelle ou d’autres programmes sociaux.

Quatres mesures

D’une façon plus précise, les auteurs recommandent 4 mesures : la mise en place, au sein du Parlement européen, d’une commission spéciale sur les avenirs post-croissance, l’incorporation d’indicateurs alternatifs dans le cadre macro-économique de l’Union européenne, la transformation du pacte de stabilité et de croissance en pacte de stabilité et de bien-être, et, enfin, l’établissement, au sein de chaque Etat membre d’un Ministère de la Transition économique.

La lettre ouverte est signée par 236 académiques dont 2 Belges francophones, Ph. Defeyt (Institut du Développement Durable) et I. Cassiers (UCL). Il s’agit de personnalités respectables et leur propos mérite certainement une étude attentive. Certaines de leurs suggestions sont déjà soutenues par de nombreux économistes ou environnementalistes. C’est le cas de la taxe carbone. Appliquée à l’ensemble de l’Union à hauteur de 50 euros par tonne de CO2, une telle taxe rapporterait environ 160 milliards d’euros, ce qui permettrait effectivement de financer des programmes sociaux, ou de réduire les coûts salariaux là où le chômage est élevé et d’augmenter les salaires dans les secteurs manifestement en pénurie; mais nous sommes là dans une optique traditionnelle de croissance de la production, de l’emploi et des revenus...

Depuis 2008, la croissance zéro et la décroissance ont cessé d’être des sujets tendance dont on disserte tranquillement dans les salons entre intellectuels de bonne composition, pour devenir des réalités quotidiennes dont les effets tangibles ont affecté réellement la vie, et donc le bien-être, de millions d’hommes et de femmes dans divers pays et singulièrement en Europe.
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Cependant, l’ensemble de la lettre ouverte ne sera probablement pas partagé par tous ceux qui réfléchissent à la question fondamentale du bien-être de l’humanité. En effet, la ligne retenue par les auteurs est, certes, respectable mais n’est pas la seule possible ni même, a priori, la plus robuste du point de vue scientifique.

Le propos des 236 n’est pas neuf ni même original. Les thèmes de la non croissance (dite aussi “croissance zéro”) ou de la décroissance reviennent régulièrement dans le débat public, particulièrement depuis la publication en 1972 du Rapport du Club de Rome, The Limits to Growth traduit de façon quelque peu hasardeuse en français par Halte à la croissance. Il vient, cependant, dans un contexte nouveau. Depuis 2008, la croissance zéro et la décroissance ont cessé d’être des sujets tendance dont on disserte tranquillement dans les salons entre intellectuels de bonne composition, pour devenir des réalités quotidiennes dont les effets tangibles ont affecté réellement la vie, et donc le bien-être, de millions d’hommes et de femmes dans divers pays et singulièrement en Europe.

Selon Eurostat, entre 2008 et 2015, le PIB par habitant de la zone euro exprimé en euros constants n’ pas augmenté - il s’agit donc d’un état de “non - croissance” - il a plutôt reculé d’environ 0,3 %, ce qui correspond bien à une faible décroissance. Sur une période plus longue, 2008 et 2017, il est passé, en indices, de 100 à 103,4, soit une croissance annuelle moyenne de 0.37 % qu’on peut raisonnablement assimiler à une “croissance quasi-zéro”. L’Irlande et le Luxembourg ont connu une croissance strictement nulle (0.00 %).

La décroissance en situation réelle

Plus net encore, plusieurs pays ont connu une réelle décroissance : la Finlande (- 4.3 % sur l’ensemble de la période), l’Italie (- 6,7 %), et, sans surprise, la Grèce (- 23 % !). On se trouve ainsi en situation d’expérience réelle, c’est-à-dire celle où une théorie précédemment tenue pour improbable est appliquée in vivo pendant une longue période et à une échelle géographique significative, de sorte que ses effets peuvent être observés et mesurés. Il est légitime, au plan intellectuel, de se demander si cette quasi-décennie de non-croissance a rapproché les citoyens concernés des objectifs - louables - des 236 : un emploi décent pour chacun, une réduction des inégalités (et de la pauvreté), et une meilleure qualité de vie.

144,5 millions
Emploi dans la zone euro
Sur la période 2008 - 2017, l’emploi dans la zone euro est passé de 144,6 à... 144,5 millions. Il n’y a donc eu aucune création supplémentaire d’emplois.

Prenons d’abord l’emploi. Sur la période considérée (2008 - 2017), l’emploi dans la zone euro est passé de 144,6 à... 144,5 millions. Il n’y a donc eu aucune création supplémentaire d’emplois, sans même aborder la question de savoir si ces emplois sont décents. Sur la même période, le chômage a augmenté sensiblement, passant de 11,9 à 14,7 millions. Dans le cas extrême de la Grèce, le meilleur laboratoire de décroissance de l’histoire récente, le chômage est passé de 388 000 à 1 027 000 personnes...

A vrai dire c’était prévisible car si on ne produit rien de plus (ce qu’implique la croissance zéro) et a fortiori si on produit moins (ce qu’implique la décroissance), pourquoi les entreprises occuperaient-elles plus d’hommes et de femmes pour produire ?... Cela n’est possible qu’à la condition que la productivité moyenne baisse. Mais celle-ci n’a aucune raison de baisser, au moment où le niveau de formation des hommes et des femmes ne cesse de s’élever (souvent à grand renfort de politiques publiques). Et si la productivité moyenne baissait, cela impliquerait aussi, inévitablement à moyen terme, une baisse des salaires moyens, ce que personne ne souhaite.

Bref, on ne voit pas en quoi la non-croissance peut générer une amélioration de la situation de l’emploi, sauf, bien sûr, à prendre des mesures spécifiques, telles que la réduction des coûts salariaux dans certains secteurs (éventuellement financée par la taxe carbone) ou la réduction progressive du temps de travail pour certaines fonctions, avec compensation publique pour les coûts supplémentaires des entreprises. Mais si de telles mesures doivent être prises - ce qu’on peut effectivement soutenir - elles seront probablement plus efficaces en période de croissance plutôt qu’en période de décroissance.

25,9 %
Taux de risque de pauvreté dans la zone euro
La non-croissance contribue-t-elle, ensuite, à réduire les inégalités ou la pauvreté ? Entre 2008 et 2017, le taux de risque de pauvreté dans la Zone Euro est passé de 16,6 à 25,9 %.

La non-croissance contribue-t-elle, ensuite, à réduire les inégalités ou la pauvreté ? Entre 2008 et 2017, le taux de risque de pauvreté dans la Zone Euro est passé de 16,6 à 25,9 %. A nouveau, cela paraît prévisible : si les revenus des hommes et des femmes n’augmentent pas ou même diminuent, comment seraient-ils moins pauvres ? Quant au coefficient de Gini, qui mesure traditionnellement l’inégalité, il est resté globalement à peu près stable (de 30,5 en 2008 à 30,7 en 2016). A nouveau pour réduire la pauvreté et les inégalités la non-croissance ne suffit logiquement pas. Il faut développer des politiques publiques spécifiques,... mais la décroissance rend leur financement logiquement plus difficile.

Quant à la qualité de vie, elle est difficile à mesurer, de sorte qu’on ne peut fournir de statistiques aussi claires que pour les deux cas précédents. Cependant, lorsque le chômage augmente, lorsque l’accès aux services publics les plus vitaux est restreint (voyez les soins de santé et les pensions en Grèce ou même... en Belgique) en raison de l’impact de la décroissance sur les finances publiques, on peut légitimement douter que ces évolutions contribuent à une meilleure qualité de vie.

Des politiques publiques ambitieuses... mais coûteuses

En synthèse, il semble cohérent de défendre que, si on peut certainement partager certains objectifs des 236, ceux-ci impliquent la mise en oeuvre de politiques publiques ambitieuses et, souvent coûteuses, qu’il sera bien plus facile de promouvoir avec une croissance soutenue qu’avec une baisse des revenus des citoyens.

Faire face à l'endettement des états européens en situation de non-croissance ou de décroissance implique nécessairement d’augmenter les prélèvements sur les citoyens. On risque alors des réactions électorales non souhaitables comme la fuite vers des partis extrêmes.
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Par ailleurs, il faut aussi se préoccuper de thèmes que les 236 n’ont pas abordés, tels que les finances publiques et les coûts du vieillissement. Les Etats européens sont endettés (on peut le regretter, mais on ne peut changer cette situation). Faire face à cet endettement en situation de non-croissance ou de décroissance implique nécessairement d’augmenter les prélèvements sur les citoyens. On risque alors des réactions électorales non souhaitables comme la fuite vers des partis extrêmes. Dans le cas du vieillissement, on dispose en Belgique de perspectives assez précises établies annuellement par le Comité d’Etude du Vieillissement. Avec une hypothèse de croissance de 1,5 % par an (dans un premier temps), et malgré les mesures restrictives prises en matière de pensions et de soins de santé, les coûts du vieillissement passeraient de 25,1 % en 2017 à 28,7 % en 2040 et à 27,0 % en 2070. On frémit à l’idée de ce qui se passerait en l’absence de croissance...

Pour conclure, la lettre ouverte des 236 ne m’a été proposée à la signature. Si elle l’avait été, j’aurais refusé de la signer, non pas parce que je ne me préoccupe pas de l’environnement et du bien-être des hommes et des femmes, mais parce que je pense que les 236 font fausse route. Le risque est grand, en effet, que les citoyens se détourneront des politiques faisant l’apologie de la pauvreté pour sauver la planète. Nous avons besoin de croissance, mais évidemment d’une croissance soutenable, donc plus verte, plus inclusive et plus attentive à de nombreux autres paramètres de justice sociale. Les objectifs du développement durable ne disent rien d’autre, même s’ils ne le disent pas toujours de façon très claire. C’est cette approche qu’il faut soutenir.

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