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Demain ne sera pas construit sur des passions tristes

Penser avec Michel Serres contre Paul Jorion et Bruno Colmant.

Par Laurent Hublet
CEO de BeCentral

Il me reste une saveur amère après la lecture des dernières interviews hebdomadaires de l’Echo. La semaine dernière, on lisait l’interview pleine de vie et d’espoir de Michel Serres, mort quelques jours après l’avoir donnée.

Cette semaine, l’interview croisée de Paul Jorion et Bruno Colmant réunit deux être bien vivants. Il y règne pourtant comme une pulsion de mort.

Si je partage avec les deux économistes les constats de départ, je ressens un profond malaise à les lire.

N’y a-t-il pas aussi un énorme paradoxe à s’insurger d’un côté contre les médias sociaux et les populistes, et d’un autre côté utiliser les mêmes ficelles qu’eux ?

Mon premier malaise se trouve au niveau des mots utilisés. On lit des expressions comme "fin du monde", "tentation exterministe", "élimination du travail", "effondrement", "menace d’extinction de l’espèce humaine", "repli extinctif inévitable", "les choses vont continuer de se dégrader".

Voilà un catalogue de ce que Spinoza appelle les passions tristes: la peur, le ressentiment, la nostalgie. N’y a-t-il pas aussi un énorme paradoxe à s’insurger d’un côté contre les médias sociaux et les populistes, et d’un autre côté utiliser les mêmes ficelles qu’eux? Car en effet, rien ne vaut un message bien catastrophiste pour faire le buzz sur Facebook ou Twitter. Et rien ne vaut la peur (de l’étranger, du progrès, de…) pour manipuler les foules.

Sous le vernis d’une position soi-disant scientifique se dégagent des positions idéologiques conservatrices avec lesquelles il est difficile d’adhérer.

Mon deuxième malaise vient de ce qui est dit. Sous le vernis d’une position soi-disant scientifique se dégagent des positions idéologiques conservatrices avec lesquelles il est difficile d’adhérer. Deux thèses défendues me dérangent particulièrement:

1. "Nous avons cessé de vouloir que nos sociétés soient heureuses". Mais enfin, messieurs cela fait longtemps que nous ne voulons plus cela, et heureusement! Nous avons hérité des lumières, et de Kant en particulier, l’idée que le bonheur est une affaire individuelle. C’est un formidable progrès social. Mon bonheur vient de ma compagne, de mes enfants, de ma famille et de mes amis. En quoi est-ce que ça regarde l’état ou la société? À plus forte raison, une société ou un état qui a la prétention de s’occuper du bonheur de ses citoyens, c’est une société totalitaire.

2. "La révolution numérique élimine le travail classique". Aucune étude scientifique sérieuse ne démontre ceci. Les dernières études réalisées pour la Belgique (par l’OCDE, McKinsey ou Roland Berger) montrent toutes l’exact contraire. Et le chômage atteint des niveaux planchers un peu partout. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes? Non, l’enjeu majeur d’aujourd’hui, c’est de pouvoir donner à chacun les compétences (techniques et non techniques) pour participer pleinement à l’économie numérique. Apprendre, former, et re-former.

Michel Serres ©Tom Verbruggen

Oui, il est urgent de sortir par le haut de la révolution industrielle précédente. Oui, il nous faut repenser production et consommation à l’aune du respect du vivant et de la planète. Oui, il faut repenser le travail, l’apprentissage, le rôle de l’état et des régulateurs à l’aune de la transformation numérique. Avec Michel Serres, je crois fermement que cette transformation est une chance. Demain ne sera pas construit sur des passions tristes.

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